À l'occasion de l'UbuntuFest 2026, notre magazine est allé à la rencontre des organisateurs de cet événement consacré aux cultures africaines et aux talents de la diaspora. Entre musique, artisanat, gastronomie, mode et transmission culturelle, ce festival met en lumière une Afrique moderne, créative et profondément attachée à ses valeurs humaines. Dans un contexte où la diaspora africaine occupe une place de plus en plus importante dans la vie culturelle française, UbuntuFest apparaît comme un espace de dialogue, de fierté et de rassemblement.
Comment est née l'idée de créer UbuntuFest à Rennes ?
Née de l'isolement du confinement entre 2020 et 2021, l'idée d'UbuntuFest a germé dans la solitude, avec l'ambition de créer du lien et d'offrir un espace de partage et de découverte. Isolé à La Guerche-de-Bretagne, loin des miens, dans un lieu paisible mais retiré, je me suis souvent évadé par la pensée vers mon enfance en Afrique. Je me souvenais de cette vie, parfois dure, mais toujours portée par la chaleur des autres, par leur présence qui donnait force, espoir et sens à l'existence. J'ai alors compris que, sans les autres, nous ne sommes qu'une partie incomplète de nous-mêmes. C'est à travers eux que nous trouvons le sens véritable de notre vie. De cette conviction est née l'idée d'UbuntuFest : un temps pour se retrouver, partager, échanger et célébrer l'humanité en chacun de nous. C'est dans cette solitude que j'ai compris la solidarité. On peut tous dire de l'Afrique une chose vraie : l'humain, l'autre, est au coeur de la vie africaine. C'est cet esprit que nous voulons partager à travers UbuntuFest. Un premier événement a vu le jour à Rennes en 2022, à la Salle de la Cité — ce fut un franc succès. Trois années de maturation ont permis de franchir un nouveau cap et de donner à ce festival une dimension inédite, tout en conservant son ambition initiale : offrir un moment incontestablement joyeux, dans un esprit d'ouverture à l'autre et de partage des cultures.
Pourquoi était-il important pour vous de mettre les cultures africaines à l'honneur aujourd'hui en France ?
Parce que la culture africaine est trop souvent réduite à ce que les médias en montrent — une image partielle, parfois réductrice, qui ne reflète pas la richesse et la diversité de ce continent. Il était important pour nous de présenter l'Afrique autrement, par nous-mêmes, avec fierté et authenticité. La France, et Rennes en particulier, accueille une diaspora africaine dynamique et talentueuse qui contribue chaque jour à la vie culturelle, sociale et économique du territoire. Cette diaspora mérite un espace de visibilité et de célébration. La musique africaine a déjà trouvé sa place — mais l'artisanat, la gastronomie, la mode, la danse et les savoirs traditionnels méritent eux aussi d'être reconnus et valorisés à leur juste mesure. Enfin, dans un monde où le vivre-ensemble est parfois mis à l'épreuve, la culture africaine porte en elle des valeurs profondes — la joie, le partage, la solidarité — résumées en un seul mot : Ubuntu. Mettre ces cultures à l'honneur aujourd'hui, c'est rappeler que l'humain est au centre, que nous sommes plus forts ensemble, et que l'Afrique a beaucoup à offrir au monde.
Que signifie le mot "Ubuntu" dans votre vision du festival ?
Le mot Ubuntu, dans ma vision du festival, signifie l'humain — un être conscient de son identité à travers le regard et la présence des autres. Sans les autres, nous ne sommes qu'une partie incomplète de nous-mêmes. C'est à travers eux que nous trouvons le sens véritable de notre vie.
Selon vous, quel rôle joue aujourd'hui la diaspora africaine dans la société française ?
La diaspora africaine, dans le contexte breton, est en train de s'ouvrir progressivement pour trouver sa place et faire entendre sa voix dans la société française.
La culture africaine influence fortement la musique, la mode, la gastronomie ou encore l'art en France. Pensez-vous qu'elle est suffisamment reconnue ?
La musique africaine, oui — elle est aujourd'hui largement reconnue. Mais les autres expressions culturelles, mode, gastronomie, art, se font connaître petit à petit. Une partie de la responsabilité nous revient : nous, Africains, ne faisons pas toujours ce qu'il faut pour nous faire découvrir.
Quels défis rencontre encore la diaspora africaine lorsqu'elle veut valoriser ses talents et ses savoir-faire ?
Les défis sont nombreux, mais j'en citerai deux essentiels. Le premier est celui du fossé qui s'est creusé entre les Africains du continent et ceux de la diaspora : ils n'ont plus toujours le même état d'esprit. En Afrique, les gens sont fiers de leur culture. Ici, beaucoup ont tendance à la renier au profit d'autres influences. Pourtant, notre culture est notre richesse. Nous ne sommes peut-être pas les plus avancés technologiquement, mais culturellement, nous sommes extrêmement puissants. En Afrique, quelle que soit la maladie, il existe des remèdes par les plantes — c'est un savoir immense, trop souvent méprisé. En résumé, pour un événement comme UbuntuFest, c'est une responsabilité collective des Africains de le porter comme une fierté nationale, en s'y investissant moralement, humainement et financièrement.
UbuntuFest veut-il aussi changer certains regards sur l'Afrique et les Africains vivant en Europe ?
Oui, c'est même l'une de nos motivations profondes. Quand je suis arrivé en France en 2013, j'ai été frappé par le fossé entre l'Afrique que les médias décrivent et l'Afrique que je connais — celle de la chaleur humaine, de la solidarité, de la richesse culturelle et de la joie de vivre. UbuntuFest, c'est précisément l'occasion de corriger cette image, non pas en répondant aux clichés, mais en montrant par nous-mêmes ce qu'est vraiment l'Afrique : un continent créatif, vivant, fier de son identité et porteur de valeurs universelles. Nous voulons aussi changer le regard que certains Africains de la diaspora portent sur leur propre culture. Arriver en Europe ne devrait pas signifier renier ses origines. Notre culture n'est pas une faiblesse — c'est notre force, notre identité, notre richesse. UbuntuFest est un appel à cette fierté, pour les Africains comme pour tous ceux qui nous découvrent.
Que représente Rennes pour l'organisation d'un événement comme celui-ci ?
Rennes représente une véritable opportunité. C'est avant tout une ville étudiante, jeune et ouverte, avec une concentration remarquable de cultures différentes. Il ne manquait qu'UbuntuFest pour faire de Rennes cette ville culturelle et touristique que beaucoup pressentent.
Aujourd'hui, que ressentez-vous en voyant toutes ces cultures africaines réunies dans un même espace ?
C'est une force et une fierté immense. Voir toutes ces cultures africaines rassemblées en un même lieu, à Rennes, c'est la concrétisation d'un rêve né dans la solitude du confinement. C'est la preuve que l'humain a besoin de l'autre pour exister pleinement — c'est le sens même du mot Ubuntu. Je ressens aussi une profonde émotion en voyant des jeunes issus de la diaspora renouer avec leurs racines, des familles partager des moments de joie authentique, et des Rennais de toutes origines découvrir avec curiosité et bienveillance la richesse du continent africain. C'est exactement ce que j'imaginais depuis La Guerche-de-Bretagne : un espace où l'Afrique se montre telle qu'elle est vraiment — vivante, généreuse, thérapeutique. Un espace où, le temps d'une journée, nous sommes tous Africains.
Quelle place accordez-vous à la jeunesse issue de la diaspora dans ce festival ?
Une place majeure. L'un des objectifs du festival est la transmission des connaissances. Un peuple qui n'assure pas sa relève est un peuple qui disparaît.
Pourquoi est-il important de transmettre les traditions africaines aux nouvelles générations nées en France ?
Pour conserver et pérenniser notre culture, qui est notre identité. Pour que ces jeunes comprennent leurs origines et puissent en être fiers.
Au-delà de la fête, quel message souhaitez-vous transmettre au public français et européen ? Savez-vous que l'Afrique est le berceau de l'humanité ?
Si vous êtes d'accord avec moi, savez-vous que le premier homme est apparu en Afrique ? Et que cet homme avait pour mission de garder et de cultiver la terre — une responsabilité que tout Africain doit porter. Lors de son investiture en 1994 au Cap, l'ancien président sud-africain Tabo Mbeki avait prononcé un discours commençant par ces mots : "I am an African" — Je suis Africain. Ce discours est pour moi un message de réalisation de qui nous sommes : un message de fierté, de prise de conscience et d'encouragement. Selon vous, qu'est-ce que l'Afrique apporte aujourd'hui au monde sur le plan culturel et humain ? Parmi tant d'autres choses, il y a la joie — dont on ne parle jamais assez. La culture africaine a un effet véritablement thérapeutique sur le bien-être et le vivre-ensemble : elle rassemble les gens dans une atmosphère de partage. Les sons de percussion, en particulier, aident à se libérer des pressions du quotidien.
Quel moment ou quelle émotion aimeriez-vous que les visiteurs gardent en mémoire après cette journée ?
L'un des objectifs du festival est de présenter l'Afrique autrement — par nous-mêmes, les Africains. Quand je suis arrivé en France en 2013, j'avais du mal à faire le lien entre l'Afrique que les médias montrent et l'Afrique que je connais. UbuntuFest, c'est aussi donner l'opportunité à ceux qui rêvent de découvrir l'Afrique de le faire sans quitter Rennes.
Un dernier mot pour inviter le public à découvrir et soutenir UbuntuFest ?
Je vous invite à venir nombreux le 27 juin nous rejoindre pour cette belle occasion de rencontres, de partages et de découvertes à l'africaine. Venez nombreux !
Entretien : Malick Sakho