A coeur ouvert avec Vanessa Ngassa : Entre solitude, résilience et transmission, le témoignage d’une Camerounaise en France

03 - Juin - 2026

Entre héritage culturel, maternité et vie loin de son pays d’origine, de nombreuses femmes de la diaspora vivent des réalités souvent invisibles. Dans son ouvrage Mère à l’Étranger, Vanessa NGASSA met des mots sur ces défis du quotidien : la solitude, l’éducation entre deux cultures, les ajustements dans le couple et la quête d’équilibre en tant que femme immigrée et mère. À travers ce témoignage sincère et profondément humain, l’autrice ouvre un espace de réflexion et de dialogue autour de la parentalité en contexte migratoire. Pour Diasporas Magazine, elle revient sur son parcours, son livre et les réalités de la vie à l’étranger.

 

Mère à l’Étranger est un titre très fort. Pourquoi avoir choisi ce thème pour votre premier ouvrage ?

J’ai choisi le titre « Mère à l’étranger » parce que c’est ce qui me représente le plus aujourd’hui. Mon parcours a commencé lorsque je suis arrivée en France en tant qu’étudiante. Avec le temps, je suis devenue une femme, une épouse, puis une mère. La maternité est sans doute l’expérience qui m’a le plus transformée. C’est aussi celle qui m’a le plus bouleversée, parce qu’en éduquant un enfant, on s’éduque soi-même. Ce rôle de mère, vécu à l’étranger, m’a profondément marquée. Il m’a amenée à me questionner, à grandir et à redéfinir beaucoup de choses dans ma vie. C’est pour toutes ces raisons que j’ai choisi ce thème pour mon premier ouvrage. Il est intimement lié à mon histoire, mais aussi à celle de nombreuses femmes qui construisent leur maternité loin de leurs repères, de leur famille et de leur culture d’origine.

À quel moment avez-vous ressenti le besoin de raconter cette expérience de la maternité loin de son pays d’origine ?

J’ai toujours porté ce livre en moi. J’ai toujours su qu’un jour, il faudrait que je raconte cette histoire. Étant quelqu’un d’assez pudique, qui n’a pas l’habitude d’exposer sa vie privée, et encore moins les moments difficiles, j’ai longtemps hésité. Puis je me suis rendu compte qu’il serait presque égoïste de garder pour moi une expérience que vivent tant de femmes et qui pourrait résonner auprès de nombreuses personnes, femmes comme hommes. J’ai véritablement franchi le pas à la fin de l’année 2021, après avoir traversé une épreuve particulièrement difficile. J’ai souffert d’une prééclampsie sévère et j’ai failli perdre la vie. Cette expérience a été un véritable électrochoc. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait absolument que j’écrive ce livre. Je voulais en faire un témoignage, autant pour moi que pour les lectrices et les lecteurs qui pourraient s’y reconnaître. Mais surtout, je voulais laisser une trace à mes enfants : quelque chose d’écrit, de concret, qui raconte une partie de mon histoire, de leur histoire, et de ce que nous avons traversé ensemble. C’est vraiment ce qui m’a donné le courage de me lancer.

En quoi le fait d’être devenue mère en France a-t-il changé votre regard sur la vie et sur vous-même ?

Le fait de devenir mère en France a profondément changé mon regard sur la vie, mais aussi sur moi-même. J’ai vécu ma première maternité dans un contexte très différent de celui que j’avais connu au Cameroun. En grandissant, j’ai toujours vu des femmes enceintes et des jeunes mamans entourées par leur famille, leurs voisines, leur communauté. La maternité était une affaire collective : tout un village accompagnait la femme qui donnait la vie. En France, j’ai découvert une autre réalité, marquée par une forme de solitude. J’ai dû apprendre à avancer différemment, à m’adapter et à trouver mes propres repères. Malgré mon jeune âge, j’ai dû faire preuve de beaucoup de force et remettre en question certaines certitudes que j’avais sur la maternité et l’éducation. Ce parcours m’a amenée à déconstruire beaucoup de choses et à comprendre qu’il existe plusieurs façons de faire. Ce qui est différent n’est pas forcément mauvais ; c’est simplement une autre manière de voir et de vivre les choses. Ce travail d’ouverture et d’acceptation m’a profondément transformée. Je pense que le fait de vivre dans un autre pays, de découvrir une autre culture et d’autres façons de penser, change inévitablement une personne. Voyager, s’installer ailleurs, devenir mère loin de ses repères, tout cela ouvre l’esprit et nous pousse à grandir autrement.

Vous parlez du choc culturel dans l’éducation des enfants. Quelles sont les différences qui vous ont le plus marquée entre le Cameroun et la France ?

Je pourrais écrire un autre livre entier sur le choc culturel et les différences éducatives que j'ai découvertes en devenant mère en France. Mais s'il y a un point qui m'a particulièrement marquée, c'est la place de l'enfant au sein de la famille. J'ai grandi dans une société où l'enfant est aimé et important, bien sûr, mais où son avis n'est pas toujours placé au centre des décisions. L'enfant reste à sa place d'enfant et les adultes conservent une certaine autorité. Dans beaucoup de familles camerounaises, le père est considéré comme le chef de famille. Par exemple, au moment des repas, c'est souvent lui qui est servi en premier et à qui l'on réserve les meilleurs morceaux. Avec mon mari, nous avons d'ailleurs réalisé cela en plaisantant. En vivant en France, nous nous sommes rendu compte que, très naturellement, nous servions d'abord les enfants. Un jour, nous nous sommes regardés en disant : « Tiens, c'est drôle, au Cameroun, on aurait probablement servi le père en premier ! » Ce sont de petits détails du quotidien, mais ils révèlent des différences culturelles profondes dans la façon de concevoir la famille. Ce que j'apprécie dans l'approche française, c'est la considération accordée à l'enfant en tant que personne à part entière. Son opinion compte, ses émotions sont entendues et ses besoins sont pris en compte. Je trouve cela très positif. En revanche, je pense qu'il faut trouver un équilibre. À mon sens, reconnaître et respecter l'enfant ne signifie pas lui donner tous les pouvoirs. Le risque est parfois de le placer dans une position où il se croit autorisé à tout, au détriment du respect dû à ses parents et aux autres adultes. Pour moi, l'idéal se situe entre ces deux visions : un enfant écouté, respecté, mais qui grandit aussi avec des repères, des limites et le respect de l'autorité.

Est-il difficile de transmettre ses valeurs et ses traditions à des enfants qui grandissent dans une autre culture ?

Je ne sais pas si j'utiliserais le terme « difficile », car je pense que cela dépend beaucoup du lien que l'on entretient avec son pays d'origine et sa culture. Pour ma part, je suis très attachée au Cameroun. C'est un pays que j'aime profondément et que j'essaie de valoriser chaque fois que j'en ai l'occasion. Je prends souvent un exemple très simple : lorsque je pars en congés et que je retourne au travail, au lieu d'apporter des croissants ou des viennoiseries, je prépare des spécialités camerounaises, comme des boulettes de viande aux épices du pays accompagnées de plantains. Et à chaque fois, mes collègues apprécient beaucoup. C'est ma manière de partager une partie de mon histoire et de ma culture. Cette transmission est également très présente au sein de ma famille. Mes enfants ont grandi avec cette double culture. Ma mère vient régulièrement nous rendre visite et apporte toujours avec elle des produits du Cameroun, de la nourriture, des vêtements, des objets du quotidien. Tout cela contribue à maintenir un lien fort avec nos racines. Aujourd'hui, les réseaux sociaux et les moyens de communication nous permettent aussi de rester connectés à l'actualité du pays en temps réel. Nous suivons ce qui s'y passe, nous en discutons en famille et nous transmettons cet intérêt à nos enfants. Ils connaissent l'histoire de leur pays d'origine, son hymne national, ses symboles et son actualité. À la maison, nous leur apprenons à s'intéresser au Cameroun avec la même curiosité que celle qu'ils portent à la France. Car finalement, leur identité se construit entre ces deux univers. Le Cameroun est leur pays d'origine, la France est leur pays de vie, et les deux font partie de leur histoire. Pour moi, transmettre sa culture à ses enfants lorsqu'on vit à l'étranger n'est pas une difficulté, c'est une richesse. Cela leur permet de grandir avec plusieurs repères, plusieurs façons de voir le monde, et de devenir des personnes capables d'évoluer entre différentes cultures avec confiance et ouverture d'esprit.

Beaucoup de femmes de la diaspora parlent d’un sentiment de solitude après la maternité. Pensez-vous que ce sujet est encore tabou ?

Oui, je pense que la solitude maternelle reste encore un sujet assez tabou. Souvent, on a du mal à mettre des mots sur ce que l'on ressent parce que nous vivons dans une société où il faut constamment avancer, agir et tenir le rythme. Bien souvent, on ne réalise l'ampleur de cette solitude que lorsqu'on est en train de la vivre. Personnellement, je l'ai ressentie très fortement dès la naissance de mon premier enfant. À la maternité déjà, j'ai éprouvé un sentiment de solitude que je n'avais jamais connu auparavant. Et ce sentiment ne s'arrête pas après l'accouchement, il se poursuit dans le quotidien. L'une des grandes différences avec ce que j'ai connu au Cameroun, c'est l'absence de ce que l'on appelle souvent « le village ». Là-bas, l'éducation d'un enfant est une responsabilité partagée. Les grands-parents, les tantes, les oncles, les voisins, chacun participe à sa manière à l'accompagnement de la famille. Une mère sait qu'elle peut compter sur un entourage présent et disponible. En France, j'ai découvert une réalité beaucoup plus individualisée. Au quotidien, les parents portent presque seuls la charge de l'éducation et de l'organisation familiale. Il faut gérer le travail, déposer les enfants le matin, les récupérer le soir, s'occuper des devoirs, des repas, des activités du week-end, des rendez-vous... Et bien souvent, tout cela repose sur les mêmes épaules. Cette solitude se ressent dans les petites choses du quotidien, mais aussi dans l'absence de relais. Quand la fatigue s'accumule, il n'y a pas toujours quelqu'un pour prendre le relais quelques heures, pour aider spontanément ou simplement pour dire : « Repose-toi, je m'occupe des enfants. » C'est une réalité que vivent beaucoup de parents, et particulièrement de mères. Une solitude discrète, parfois invisible de l'extérieur, mais qui accompagne de nombreux moments de la vie familiale lorsqu'on élève ses enfants loin de sa famille et de ses repères.

Selon vous, qu’est-ce que les femmes immigrées vivent en silence et que la société ne voit pas toujours ?

Cela peut sembler répétitif, mais la solitude est véritablement une réalité centrale dans le parcours de nombreuses femmes immigrées. Avant même de devenir mères, nous faisons déjà l'expérience d'une première forme de solitude : celle du départ. Quitter son pays, sa famille, ses amis, ses habitudes, sa culture et tout ce qui nous est familier n'est jamais anodin. Ensuite vient l'arrivée dans un nouvel environnement. Il faut apprendre à observer, comprendre, s'adapter, trouver ses repères, puis intégrer progressivement les codes de cette nouvelle société. C'est un processus long, qui demande beaucoup d'énergie et dont la durée dépend souvent de l'accueil que l'on reçoit. Lorsqu'on rencontre des personnes bienveillantes, l'intégration peut être facilitée. Mais lorsque ce n'est pas le cas, le chemin devient plus difficile. Certaines femmes finissent par se replier sur elles-mêmes, et beaucoup traversent des périodes de grande détresse, parfois même de dépression. Il y a aussi ce sentiment permanent de devoir faire ses preuves. Il faut prouver sa valeur pour trouver un emploi, prouver sa légitimité dans ses démarches administratives, prouver ses compétences, prouver sa place. On a souvent l'impression d'être constamment évaluée et de devoir démontrer que l'on mérite d'être là. À cela s'ajoutent les préjugés, les stéréotypes et parfois les discriminations. Certaines personnes nous enferment dans des clichés sans même nous connaître. On entend des remarques, des sous-entendus, des plaisanteries déguisées qui peuvent sembler anodines pour ceux qui les prononcent, mais qui, à force de s'accumuler, deviennent lourdes à porter. Pour les femmes africaines en particulier, ces réalités peuvent être encore plus marquées. Nous avons parfois le sentiment qu'il faut toujours travailler davantage pour être reconnues à notre juste valeur, comme si nous devions sans cesse prouver que nous sommes différentes des préjugés qu'on nous attribue. Et pendant que nous construisons une vie ici, nous continuons aussi à porter une partie de notre vie là-bas. Nous restons préoccupées par nos proches, par ce qui se passe dans notre pays d'origine, par les responsabilités familiales qui nous accompagnent malgré la distance. Parfois, j'ai l'impression que nous avançons avec une vigilance permanente, comme si nous marchions sur un terrain fragile où il faut constamment faire attention à ne pas trébucher. À la longue, cette charge mentale est épuisante.

Dans votre livre, vous évoquez également la place du père et l’équilibre du couple. Pourquoi était-il important d’aborder cet aspect ?

Évoquer la place du père était important, voire indispensable, parce qu’un enfant ne se construit pas seul. Derrière chaque histoire de maternité, il y a aussi une histoire de paternité. Mon mari est camerounais, comme moi. Il est venu poursuivre ses études en France et a lui aussi vécu les défis liés à l’immigration, à l’intégration et à l’adaptation à une nouvelle société. On parle souvent des difficultés rencontrées par les femmes immigrées, mais je pense qu’il est également important de parler de celles que vivent les hommes. Ils sont eux aussi confrontés à des préjugés, à des attentes et parfois à des stéréotypes très lourds à porter. Lorsque nous avons commencé notre vie de couple et de parents en France, nous avons dû construire nos repères ensemble. Nous nous sommes retrouvés dans un contexte très différent de celui dans lequel nous avions grandi. Ici, le rythme de vie, l’absence de famille proche et la charge du quotidien obligent naturellement à repenser l’organisation familiale. C’est d’ailleurs pour cette raison que mon mari a souhaité écrire un chapitre intitulé « Père à l’étranger ». Il y raconte son propre parcours et les remises en question qu’il a dû traverser. Comme il le dit lui-même, il n’avait jamais vu son père changer une couche ou participer à certaines tâches du quotidien. Mais en France, il a compris que notre réalité était différente. Il explique également que sa mère bénéficiait d’un entourage important : la famille, les voisins, la communauté. Aujourd’hui, lorsque l’on élève ses enfants loin de ce soutien, il devient nécessaire de fonctionner autrement. Il a donc choisi de s’impliquer pleinement parce qu’il ne voulait pas que tout le poids repose sur mes épaules. Ensemble, nous avons déconstruit certaines idées reçues et redéfini la façon dont nous voulions faire famille. Nous avons appris à fonctionner en équipe, à nous soutenir mutuellement et à partager les responsabilités. C’est aussi pour cela que je tenais à parler de la place du père dans ce livre. Aujourd’hui, son rôle ne se limite plus uniquement à assurer la sécurité financière du foyer. Il est également présent dans l’accompagnement émotionnel, dans l’éducation, dans les soins du quotidien et dans la construction des liens familiaux. À mes yeux, le père est un véritable coéquipier. La parentalité est un travail d’équipe, et lorsque chacun trouve sa place, la famille devient plus forte et plus équilibrée.

L’immigration transforme-t-elle la manière de construire une famille et un foyer ?

Oui, bien sûr, l’immigration transforme la manière de construire un foyer et une famille. D’ailleurs, je dirais même que le simple fait de voyager transforme une personne. Lorsqu’on découvre un autre pays, une autre culture et d’autres façons de vivre, cela élargit forcément notre regard sur le monde. Que l’on en ait conscience ou non, ces expériences ont un impact sur nos choix, nos habitudes, nos valeurs et notre façon d’envisager la vie de famille. On est amené à se questionner, à comparer, à conserver certaines choses de son éducation tout en en adoptant de nouvelles. L’immigration demande donc une véritable capacité d’adaptation. Il faut apprendre à trouver un équilibre entre ce que l’on apporte de son histoire et ce que l’on découvre dans son pays d’accueil. C’est un travail permanent de réflexion et d’ajustement. Oui, l’immigration change beaucoup de choses. Elle transforme notre manière de voir le monde, de nous voir nous-mêmes et, bien souvent, notre manière de construire notre couple, notre foyer et l’éducation de nos enfants.

En tant que femme vivant à l’étranger depuis plusieurs années, quel a été votre plus grand défi personnel ?

L’un de mes plus grands défis personnels a été d’obtenir mon diplôme alors que j’étais enceinte de mon premier enfant. J’étais en dernière année de master, en master 2, et j’ai dû mener de front ma grossesse, mes cours, mon stage et toutes les exigences de cette année décisive. J’ai poursuivi mon parcours jusqu’au bout, puis j’ai accouché. Trois mois plus tard seulement, je suis retournée sur les bancs de l’université avec un objectif très clair : terminer ce que j’avais commencé. J’ai finalement obtenu mon diplôme, et cela reste aujourd’hui l’une de mes plus grandes fiertés. Ce n’était pas toujours facile. Il m’est arrivé de ne trouver personne pour garder ma fille. Dans ces moments-là, je l’emmenais avec moi, dans sa poussette, à l’université. Il fallait s’organiser, s’adapter et continuer malgré la fatigue et les contraintes du quotidien. Il y avait aussi le regard des autres. La plupart de mes camarades avaient à peu près mon âge, mais très peu étaient parents. J’étais souvent l’une des seules étudiantes avec un bébé. Pourtant, cela ne m’a jamais empêchée d’avancer. J’étais concentrée sur mon objectif. Lorsque je suis arrivée en France, j’avais un projet précis : obtenir mon master. Pour moi, il était hors de question d’abandonner ce rêve sous prétexte que j’étais devenue mère. Au contraire, cette maternité m’a donné encore plus de détermination. Cette expérience m’a appris que les obstacles existent, mais qu’ils ne doivent pas forcément nous empêcher d’atteindre nos objectifs. Aujourd’hui, lorsque je repense à cette période, je ressens beaucoup de fierté, parce que je sais tout le chemin parcouru pour y arriver.

Avez-vous parfois ressenti un tiraillement entre l’intégration dans le pays d’accueil et la préservation de votre identité culturelle ?

Oui, bien sûr, il m'est arrivé de me sentir différente ou de ressentir certaines formes de discrimination. Mais avec le temps, j'ai compris qu'il fallait réussir à dépasser cela et à ne pas laisser le regard des autres définir qui l'on est. Je me souviens notamment de mes débuts en France, où la question de l'accent revenait souvent. J'avais parfois l'impression d'être jugée ou de ne pas être comprise à cause de ma façon de parler. Il m'arrivait de devoir répéter plusieurs fois certaines phrases, ce qui pouvait être frustrant. À un moment, j'ai même commencé à modifier mon accent pour me rapprocher davantage de l'accent français. Chez nous, on appelle cela « whitiser ». C'était une façon d'être plus facilement comprise, mais j'avais parfois le sentiment de m'éloigner d'une partie de moi-même. Avec le recul, j'ai compris que ma valeur ne résidait pas dans mon accent. Mon identité, mes compétences et mon parcours sont bien plus importants. Mais cet exemple montre que les différences culturelles peuvent parfois se manifester dans des détails du quotidien qui paraissent anodins, mais qui finissent par avoir un impact lorsqu'ils se répètent. Cette réflexion m'a également accompagnée dans l'éducation de mes enfants. Je leur transmets les valeurs qui me sont chères, comme le respect, la solidarité et l'attachement à leurs racines. Mais je ne vis pas cela comme une opposition entre deux cultures. Au contraire, je considère qu'aujourd'hui mon identité est enrichie par les deux. Je suis camerounaise, profondément attachée à mon pays, à son histoire et à sa culture. Mais je suis aussi une femme qui vit en France depuis de nombreuses années et qui a appris à connaître, à comprendre et à apprécier la culture française. Cette double appartenance fait désormais partie de moi. Le fait que mon mari partage la même culture que moi facilite également beaucoup les choses. Nous avons les mêmes références, les mêmes souvenirs d'enfance, les mêmes repères culturels. Nous nous rappelons souvent nos expériences de jeunesse, les traditions avec lesquelles nous avons grandi, et cela nous aide à transmettre naturellement cet héritage à nos enfants. Finalement, je ne cherche pas à choisir entre deux identités. J'essaie plutôt de construire un équilibre entre les deux, en conservant ce qui me rattache à mes origines tout en embrassant pleinement la vie que nous avons construite ici. Et c'est cette richesse que nous essayons de transmettre à nos enfants.

Pensez-vous que les institutions et les structures d’accompagnement comprennent suffisamment la réalité des mères immigrées ?

Je pense qu'il y a encore beaucoup de choses à améliorer dans la manière dont les sociétés et les institutions perçoivent et accompagnent les personnes immigrées. Déjà, les termes « étranger » ou « immigré » sont souvent utilisés de façon péjorative. Avec le temps, ces mots se sont chargés d'une connotation négative qui finit par biaiser le regard porté sur les personnes concernées. On oublie parfois qu'avant d'être des statuts administratifs ou des catégories sociales, ce sont avant tout des êtres humains avec une histoire, une famille, des rêves et des difficultés. J'ai parfois le sentiment que l'on porte un jugement sur les personnes immigrées sans réellement chercher à comprendre leur parcours, leur culture ou leur manière de voir le monde. Pourtant, nos différences ne devraient pas être perçues comme des défauts, mais comme des réalités à comprendre et à respecter. Lorsque ma fille est née, j'avais apporté du manyanga, l'huile de palmiste que nous utilisons traditionnellement au Cameroun pour masser les nouveau-nés. Chez nous, ces massages font partie des soins transmis de génération en génération. Ils sont réalisés avec bienveillance et dans le but d'accompagner le développement de l'enfant. Quand j'ai expliqué cette pratique à l'hôpital, certaines réactions m'ont surprise. J'ai eu le sentiment que ce qui était pour moi un geste culturel et familial pouvait être perçu comme quelque chose d'inapproprié, voire de problématique. À ce moment-là, je me suis posé une question très simple : est-ce qu'une pratique est forcément mauvaise parce qu'elle est différente de celle que l'on connaît ? Bien sûr, toutes les traditions méritent d'être questionnées et certaines pratiques peuvent évoluer. Mais il est important que ce dialogue se fasse dans le respect et la compréhension mutuelle, et non dans le jugement immédiat. Des situations comme celle-ci, j'en ai vécu beaucoup. Il y a les remarques parfois maladroites, les préjugés, les sous-entendus, ou encore les doutes exprimés sur les compétences, les diplômes ou les choix éducatifs des personnes venues d'ailleurs. Individuellement, ces expériences peuvent sembler anodines. Mais lorsqu'elles s'accumulent au fil des années, elles finissent par peser. Pour autant, je refuse de laisser ces regards définir qui je suis. À mes yeux, le véritable enjeu est là : apprendre à considérer les personnes dans toute leur complexité, au-delà des étiquettes, des origines ou des préjugés. Car derrière chaque immigré, chaque étrangère, chaque mère venue d'ailleurs, il y a avant tout une personne avec une histoire qui mérite d'être entendue.

À travers cet ouvrage, quel message souhaitez-vous transmettre aux femmes de la diaspora ?

Le message que j'aimerais transmettre aux femmes immigrées : votre culture n'est ni supérieure ni inférieure à une autre. Elle est simplement différente. La diversité des cultures est une richesse, à condition que chacun accepte de regarder l'autre avec curiosité, respect et bienveillance.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent après avoir découvert Mère à l’Étranger ?

J’aimerais que les lecteurs retiennent avant tout une chose : tout le monde a droit au bonheur.

Après ce livre, avez-vous d’autres projets ou combats que vous aimeriez porter autour des femmes, de la parentalité ou de l’immigration ?

En toute sincérité, lorsque j'ai écrit ce livre, je ne mesurais pas vraiment la portée qu'il pourrait avoir. Mon objectif était avant tout de raconter une histoire, de partager une expérience et de mettre des mots sur un parcours qui est le mien, mais aussi celui de nombreuses autres femmes. Aujourd'hui, j'avance beaucoup à l'instinct et au ressenti. Je me laisse guider par les projets qui font sens pour moi et qui sont en accord avec mes valeurs et ma vision des choses. Je réfléchis actuellement à un projet qui me tient à cœur : développer chacun des chapitres de « Mère à l'étranger » en un ouvrage à part entière. Chaque thème abordé dans ce livre pourrait, à lui seul, donner lieu à une réflexion plus approfondie tant les sujets sont vastes et riches. Pour l'instant, c'est encore une idée qui mûrit dans un coin de ma tête, mais j'espère qu'elle pourra voir le jour dans les années à venir. Je tiens également à vous remercier sincèrement pour l'intérêt porté à mon parcours et à mon œuvre. C'est toujours un honneur de pouvoir échanger autour de sujets qui me tiennent à cœur. Je vous souhaite beaucoup de réussite dans tout ce que vous entreprenez et je tiens à saluer le travail remarquable que vous accomplissez au quotidien pour mettre en lumière les parcours et les réalités de la diaspora.

Entretien : Malick Sakho

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