Philosophe, écrivain et observateur attentif des mutations du Sénégal et de l’Afrique, Alpha Amadou Sy appartient à cette génération d’intellectuels qui considèrent la pensée comme un engagement. Entre mémoire, démocratie, culture et transmission, il porte un regard souvent critique, mais profondément humaniste, sur notre époque.
Vous avez consacré une grande partie de votre vie à la philosophie et à l’enseignement. À quel moment avez-vous compris que la pensée pouvait devenir une mission personnelle et une manière d’interroger la société ?
Il me sera sans doute difficile de situer un instant T à partir duquel j’aurai pris conscience « du fait que la pensée pouvait devenir une mission personnelle ». Je suis, en vérité, le produit d’un parcours laborieux, en tant qu’adolescent originaire d’un quartier difficile qui découvre la complexité du monde par le biais de la lecture. Grâce au Centre culturel français, Gaston Berger, dénommé aujourd’hui Institut français de Saint-Louis, j’ai très tôt lu Jacques le Fataliste de Diderot, Candide de Voltaire, Le Père Goriot de Honoré de Balzac et Les Misérables de Victor Hugo. Mais, c’est véritablement à partir de la classe de première que j’ai croisé dans ma trajectoire des auteurs qui ont, d’une façon ou d’une autre, impacté sur ma conception du monde. Ainsi, Germinal de Balzac, Les bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane, Les mains sales de Jean Paul Sartre, Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, La peste d’Albert Camus, le Manifeste du Parti Communiste de Marx et d’Engels, toutes des œuvres au programme, ont contribué densément à forger ma personnalité. J’ai aussi bénéficié d’un enseignement fécond tant au niveau de ma terminale avec le pertinent Tidiane Talla qu’’au niveau universitaire avec des professeurs de la trempe de Mamoussé Diagne, d’Abdoulaye Élimane Kane et d’ Alassane Ndaw.
S’ajoute à cette formation, ma fréquentation de cercles politiques d’obédience de gauche. Dans ces cadres, naitra ma relation avec Mamadou Abdoulaye Ndiaye.
Nous nous accordâmes à faire des études et de la recherche « une affaire sérieuse », comme je l’indique dans mon ouvrage Hommages posthumes. La lecture attentive du Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, de l’Anti-Dühring et du Capital, entre autres, contribuèrent à nous faire comprendre la portée de la théorie de la connaissance, matrice du mode de pensée philosophique. Cette entrée nous favorisa la mise à profit judicieuse des travaux de Basil Davidson, de Cheikh Anta Diop, de Jean-Suret Canal, de Jean-Pierre Vernant, de Boubacar Barry, d’Abdoulaye Bara Diop, de Paul Pélissier, de Joseph Ki-Zerbo, d’Amady Aly Dieng, etc.
Ndiaye et moi, forts d’une complicité qui frisait l’osmose, nous attelâmes à asseoir nos principes de base et, corrélativement, à nous mettre en perspective pour apporter notre modeste contribution à cet impératif que constitue le développement des sciences sociales au Sénégal et en Afrique.
De cette aventure intellectuelle, naquirent quatre : et Théorie du projet social, Les conquêtes de la citoyenneté, L’Afrique face au défi de la modernité et Esthétique négro-africaine ou quelques considérations sur l’œuvre de Kalidou Kassé. Et depuis, je publie pratiquement chaque année un ouvrage traitant de questions théoriques, anthropologiques, épistémologiques ou politiques.
Votre parcours traverse la philosophie, la littérature, la mémoire culturelle et l’analyse politique. Refusez-vous l’idée de cloisonner les disciplines lorsqu’il s’agit de comprendre les réalités africaines ?
L’un des précieux enseignements que j’ai tirés de Marx, relecteur d’Hegel, est que « le concret est concret parce qu’il est la synthèse de multiples déterminations, unité de la diversité ». La conséquence qui s’y inscrit est que la démarche unilatérale a le défaut de se focaliser sur une ou deux dimensions du réel, Or, pour restituer à ce réel toute sa complexité, force est d’avoir recours à l’interdisciplinarité. Certes, la spécialisation s’impose comme en atteste la multitude des ordres du savoir. Cependant, pour reprendre Albert Jacquard, «se réfugier dans les satisfactions que procurent les activités étroitement locales », c’est courir le risque de « ne pas prêter attention au sol qui s’effondre… »
Dès lors, l’interdisciplinarité s’avère incontournable pour penser pas seulement le développement durable mais aussi intégral. des hommes. Par conséquent, outre les ordres du savoir qui ont pour objet les phénomènes humains, la « coopération » interdisciplinaire intègre désormais les sciences de la nature. Cette approche est d’autant plus d‘actualité que depuis au moins l’avènement du covid, il est devenu évident que l’agression de la biodiversité constitue le lit de propagation des virus avec tous les risques à la fois pour les hommes et leurs colocataires du globe que sont les animaux.
Le concept de « One Health », mis en fonction par l’OMS, pour militer en faveur de « l’optimisation et de l’équilibre durable de la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes » atteste du fait que la question du développement n’est point réductible à l’espace des sociétés humaines. Par conséquent, une synergie, avec comme parties prenantes des sociologues, des économistes, des juristes, des philosophes, des hommes de sciences et des acteurs culturels, s’avère nécessaire pour parvenir à une lecture positive des réalités africaines, une des conditions de leur transformation effective.
Dans vos écrits, on sent une inquiétude constante sur l’évolution de nos sociétés. Pensez-vous que le Sénégal traverse aujourd’hui une crise des valeurs et de la transmission ?
Peut-être bien c’est plus une in-quiétude qu’une inquiétude parce que je ne me sens pas habité par une quelconque crainte. Je n’ai pas un stress particulièrement lié au devenir de nos sociétés. Celles-ci traversent des crises cycliques qui ont l’avantage d’installer la pensée non pas dans une tourmente mais dans une tension permanente, Or, cette tension, dans la mesure où elle mobilise l’esprit critique, constitue la voie royale pour faire preuve d’inventivité et de créativité afin de trouver des alternatives étant donné que toutes les recettes, colportées depuis les indépendances, ont fini de montrer leurs limites.
Vous avez beaucoup réfléchi sur Saint-Louis et son héritage historique. Cette ville représente-t-elle, selon vous, une mémoire vivante du Sénégal ou le symbole d’un passé que nous peinons à préserver ?
Mémoire vivante, certes. Car j’avais soutenu que si l’imaginaire saint-louisien est un fantasme, l’histoire qui le porte n’en est pas un. Mais, le rayonnement de Saint-Louis ne saurait se conjuguer au passé. Aujourd’hui, la vieille cité portuaire dispose pratiquement de tous les atouts pour devenir l’une des villes des plus belles et des plus prospères du monde.
Le défi de l’heure n’est pas seulement de mettre à profit ses ressources halieutiques auxquelles viennent s’ajouter le pétrole et le gaz. L’impératif du moment est d’éviter le syndrome norvégien en faisant de la ville un hub culturel et économique. Évidemment, des efforts sont constamment fournis mais ils demeurent largement insuffisants au regard de l’énergie et de la créativité que requiert le développement de la ville. À cet effet, de larges concertations des acteurs culturels avec les autorités municipales et les Saint-Louisiens s’imposent pour assurer le rayonnement culturel de la cité.
Par ailleurs, il se pose aussi une question d’approche, voire de stratégie. L’on s’évertue à faire de Saint-Louis une ville touristique. En toute légitimité ! Toutefois, une approche plus endogène est de rigueur. Plus précisément, c’est en faisant de Saint-Louis une ville agréable à vivre d’abord pour ses propres habitants qu'elle deviendra, dans le même mouvement, une cité attractive pour les touristes.
Le Sénégal est souvent présenté comme une démocratie stable. Mais derrière cette image, voyez-vous un véritable enracinement démocratique ou simplement une tradition politique moins brutale que dans d’autres pays africains ?
Il est évident que le système politique sénégalais a été jusqu’ici caractérisé par une particularité aux accents flatteurs. D’abord, le Sénégal demeure, dans l’espace ouest-africain, le seul pays à n’avoir pas connu le régime militaire. Il s’y ajoute que l’absence d’une alternance politique, qui l’avait privé, de 1960 à 2000, d’intégrer la normalité démocratique, est devenue un mauvais souvenir avec l’accession, le 19 mars 2000, de Me Abdoulaye Wade au pouvoir sans aucune forme de contestation.
Le triomphe populaire de Macky Sall, en 2012, et le plébiscite de Bassirou Diomaye D. Faye, en 2024, ont conforté l’image d’un Sénégal, vitrine de la démocratie en Afrique de l’ouest. Cependant, le hic est que ce pays, malgré ses cycles d’alternance politique, traverse constamment des zones de turbulences qui empêchent à ses dirigeants de se concentrer sur les véritables chantiers du développement. Pour preuve, après avoir bénéficié d’un soutien populaire sans précédent, le duo Ousmane Sonko/ Bassirou D. D. Faye se trouve confronté à des contradictions qui hypothèquent la concentration sur la résolution des problèmes majeurs des citoyens sénégalais.
Mais, au-delà du contentieux qui oppose les « deux frères d’armes », les goulots d’étranglements prennent leurs racines dans la spécificité même des régimes politiques africains qui se réclament de l’ État de droit. Ils s’exercent à une démocratie dont l’effectivité est largement compromise par cette perversion originelle.
Il s’agit notamment de l’absence d’une bourgeoisie suffisamment assise économiquement pour générer des démembrements aux intérêts différenciés. Les joutes électorales, qui mettent en compétition les forces de droite, de gauche et du centre, traduisent, plus ou moins, les intérêts de telle ou telle frange de la bourgeoisie composée de grands agriculteurs et de capitaines d’industrie.
Or, dans la plupart des pays africains, dont le Sénégal, l’essentiel des richesses est concentré dans le cœur de l’État. Ce faisant, le plus souvent la fonction ministérielle ou celle de directeur général reste une opportunité pour s’enrichir en un temps record.
Dans le parti-État de deux premières décennies de l’indépendance, l’ascension se faisait à partir de la fonction occupée dans la formation politique au pouvoir. Avec le président Abdou Diouf s’opère un glissement que signe l’avènement de l’État- parti. Désormais, au cadre est confié des responsabilités gouvernementales et/ou administratives. En contrepartie, il est mis en demeure de « mouiller le maillot », c’est-à-dire de descendre dans l’arène politique.
Dans tous les cas de figure, s’’instaure une gouvernance presque congénitalement liée à l’enrichissement illicite et à ka corruption.
Déjà des années 1960, l’extorsion des paysans par des paysans par des agents véreux de l’État, à la faveur de la commercialisation et de la gestion de la manne arachidière, avait atteint des proportions considérables
Léopold Sédar Senghor en avait pris conscience en déclarant la guerre aux fameux arnaqueurs des 10%. Héritant de ce combat, le président Abdou Diouf avait fait de la CREI ( la Cour Contre l’Enrichissement Illicite) un des actes fondateurs de son tout premier mandat présidentiel. Le Pape du Sopi s’était, quant à lui, illustré par ses agitations spectaculaires sur les audits.
Aujourd’hui, l’OFNAC ( Office National de Lutte contre la Fraude), le Pôle Judicaire Financier ( PJF) et, dans une moindre mesure, la Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières (CENIF) constituent autant de structures dont la mission est de traquer l’enrichissement illicite.
Évidemment, nous ne sommes pas suffisamment outillés pour apprécier en toute objectivité les résultats de ces institutions. Cependant, rien que l’idée de leur création est largement révélatrice du fait que la plaie était devenue une sérieuse gangrène.
Dans le Sénégal d’aujourd’hui, à cette contradiction originelle vient se greffer une crise au sommet de l’État dans un contexte tout à fait particulier. Cette particularité renvoie, en plus du poids énorme de la dette, aux préoccupations sécuritaires et au déséquilibre d’un monde qui souffre terriblement de la substitution de la logique de la confrontation aux principes du respect des droits humains, des règles du commerce international et de l’éthique du vivre ensemble.
La crise au sommet de l’ État sera-t-elle judicieusement résolue afin de permettre au Sénégal de retrouver la stabilité politique que requiert son développement ? Quelles stratégies le pouvoir adoptera-il pour parvenir à une gestion rigoureuse de la dette ? Les partisans de Son Excellence B. D. D. Faye reprochent à leurs ex- camarades du PASTEF de vouloir signer le retour du Parti-État, mais ne courtent-ils -i pas, eux aussi, le risquer de verser dans l’État-Parti ? Enfin, le projet souverainiste, tant agité, survivra-t-il à la rupture entre le président de la République et son Premier ministre ?
L’avenir du système politique sénégalais dépendra du traitement pertinent de ces questions.
Selon vous, pourquoi les sociétés africaines semblent parfois produire des peuples plus lucides que leurs élites politiques ?
L’on peut considérer, tout au moins pour le Sénégal, ce constat comme la conséquence de la lecture ci-dessus. Réalisez avec quelle maturité les Sénégalais votent pour se défaire des Présidents qui ne répondent pas à leurs attentes. Chaque fois que le pire est craint, les citoyens sénégalais s’en sortent avec beaucoup de maturité. Tout le monde pourrait se focaliser sur les années 2000, 2012 et 2024. Mais, rappelons- nous les locales de 2009 auxquelles j’ai consacré un ouvrage.
Réélu en 2007 avec un score qui en a surpris plus d’un, Me Wade a été pris de court par la transformation de ces consultations locales en vote référendaire contre son parti et ses alliés. Il était difficile de lire, sur le visage serein des électeurs du jour, qu’ils allaient procéder à Dakar, à Thiès, et à Saint-Louis, entre autres, à un vote sanction, signe-avant-coureur de la défaite de Me Wade à la présidentielle de 2012.
À chaque scrutin, quand la classe politique verse dans des surenchères et des combinaisons politiciennes, les citoyens, eux, gardent leur calme, restant fidèles à ce slogan : « ma carte, mon arme ». Ce comportement des Sénégalais nous a partiellement inspiré l’édition de notre ouvrage : Démocratie sénégalaise : la roche tarpéienne toujours près de l’urne.
Certes, la classe politique ne manque pas d’identités remarquables, mais l’économie de rente, qui prévaut, favorise la quête du gain au détriment du respect scrupuleux du principe républicain. Du coup, s’approfondit le fossé entre le peuple, qui tire le diable par la queue, et les élus, dont le train de vie ulcère ceux qui s’étaient battus pour les porter au pouvoir. Ce n’est point un hasard si, depuis 2000, le Sénégal est fermé dans un cycle répétitif : la qualité du vote est atténuée par l’opérationnalité du dégagisme qui consiste à mobiliser pour faire partir le président de la République sortant.
L’Afrique vit aujourd’hui une période de bouleversements profonds : souverainisme, montée des discours radicaux, influence des réseaux sociaux, rejet de l’Occident… Comment analysez-vous cette mutation ?
L’effondrement du Mur de Berlin avait mis fin à l’ordre issu de la Conférence de Yalta de 1945. Du coup, s’imposait l’élaboration d’une nouvelle carte géopolitique. Dans ce contexte, la France avait tenté de préserver ses zones d’influences en Afrique en sommant, lors du Sommet de la Baule, les États africains de se démocratiser sous peine d’être mis sous embargo économique.
Mais, tout comme les draconiennes Politiques d’Ajustement Structurelles des années 1980, les nouvelles conditionnalités imposées par l’ancienne puissance colonisatrice n‘ont ni contribué à ancrer en Afrique noire l’ État de droit ni à l’extirper du bourbier de la dette.
Les ruses politiciennes, mises en œuvre pour arborer le formalisme républicain, ont souvent accouché de coups d’ État à la fois constitutionnels et militaires. Dans ce contexte, survint l’assassinat du guide libyen, Moumar Khadafi. La relative stabilité de la zone sahélienne en prit un sacré coup, favorisant la montée des forces djihadistes, faisant le lit des pouvoirs militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Les crises, que vont connaître les sociétés africaines, encouragent une ouverture vers des partenaires peu regardants sur les droits de l’homme : la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie, etc. La France , elle-même, dut procéder à un recentrage de sa politique africaine. En atteste la récente tenue, pour la première fois, en terre anglophone, précisément au Kenya, d’un sommet Afrique/France, baptisé « Africa Forward ». Il n’est plus question ni d’aide ni de sommation pour s’inscrire dans la démocratisation.
Ces mutations géopolitiques en cours sont rendues plus complexes par les mesures draconiennes prises par Donald Trump contre les États africains. Et, pour ne rien simplifier, la guerre punitive perpétrée contre l’Iran par la coalition israélo-américaine et l’invasion de l’Ukraine par la Russie sont en train d’installer le monde dans un chaos dont l’on a du mal à cerner toute l’ampleur et toutes les conséquences.
Tous ces facteurs, combinés au lourd service de la dette, fragilisent les nations africaines dont les assises sont déjà incertaines.
Au regard de ce tableau, aucune recette, aucun prêt -à- porter institutionnel ne saurait résoudre les problèmes du continent. Dès lors, le défi consiste à avoir recours à la pensée critique pour renouer avec l’initiative historique.
Dans cette perspective, tout en évitant l’approche particulariste, il serait tout à fait indiqué de mettre à profit les travaux sur les pratiques discursives en Afrique, sur la Charte du Mandé (ou Charte de Kurukan Fuga) sur l’héritage politique de Thierno Souleymane Baal afin de contribuer à l’ancrage des principes universels des droits humains, en les recentrant sur le noyau dur de la démocratie, à savoir le citoyen.
Dans cet esprit, il convient de promouvoir les sciences, les arts, la culture, les langues nationales et l’éducation civique pour permettre à tout un chacun de jouer sa partition dans le développement du continent. Cette exigence trouve son prolongement dans les efforts à fournir pour développer l’agriculture et les industries.
Les réseaux sociaux ont libéré la parole, mais ils ont aussi installé une violence verbale permanente. Craignez-vous une disparition progressive de la nuance et du débat intellectuel ?
C’est connu ! Tout progrès comporte en lui-même, des effets négatifs. Les technologies de l’information et de la communication n’échappent point à cette règle. Elles ont l’immense capacité d’assurer célérité, massivité et spontanéité à l’ information. Et cette libération de la parole constitue une de leurs portées les plus remarquables.
Pour éviter que leurs effets pervers prennent le dessus sur leur bon usage tout le défi revient encore à la formation de base, à l’initiation à l’esprit crique et, corrélativement, au sens de la dialectique conçue comme lutte verbale. Il est évident qu’abandonné à lui-même, le citoyen n’est pas naturellement outillé pour être capable de faire preuve de discernement encore moins à tirer profit de tous les avantages que procure un débat contradictoire.
Dans ces conditions, les effets des fake news, des injures et des quolibets seront non pas anéantis mais réduits à leur plus simple expression en faisant prospérer du coup les échanges sur les questions fondamentales qui agitent l’Afrique et le monde.
Quel regard portez-vous sur la jeunesse africaine actuelle ? Est-elle davantage portée par l’espérance, la colère ou le désenchantement ?
Il se note une propension à jeter l’anathème sur la jeunesse. Dans cette logique, un fléau du genre de l’émigration clandestine est agité comme en étant la preuve. Et, pourtant, on peut en avoir une autre lecture. Celle-ci consiste à interpréter « leur risque de la mort » comme le refus de vivre en tendant la main et d’assister impuissant à la paupérisation de la famille
Mais, force est de faire observer que,
quoique homogène, la jeunesse renvoie, d’une part, à plusieurs composantes et, d’autre part, demeure traversée par des courants dont la diversité constitue sa richesse voire sa force. Ainsi, l’analyse, pour être exhaustive prend en charge cette dimension à partir de laquelle il est loisible de réaliser que cette frange sociale est à la fois le lieu de désenchantement, de colère et d’espérance.
Il nous semble évident que, dans son immense majorité, cette jeunesse est optimiste et s’évertue à jouer le rôle qui est le sien dans le devenir de la société.
Nous disons souvent que les jeunes sont l’espoir de demain. Mais, la question est de savoir si elle a été suffisamment sensibilisée sur ses devoirs. Est-elle mise dans les conditions les meilleures pour lui apprendre à prendre son destin en main ?
Pour le Sénégal, que nous connaissons le moins le mal, il est à noter que les jeunes ont eu à jouer un rôle de premier plan dans l’évolution politique de leur pays. Entre autres séquences, nous avons montré l’implication des jeunes dans le refus ferme « d’adopter, par voie parlementaire un ticket électoral qui s’inscrivait clairement dans la mise en place d’un mécanisme de dévolution du pouvoir , donc de confiscation et de détournement de la volonté populaire », pour reprendre la formulation du préfacier Mame Less Camara de notre ouvrage, Le 23 juin ou la souveraineté reconquise.
Cet engagement, loin d’être une exception, s’inscrit dans un contexte beaucoup plus général où les jeunes, en assumant leur citoyenneté, rappellent le respect des valeurs cardinales. Symptomatique, à ce sujet, cette sorte de rappel à l’ordre des jeunes artistes de Daara Ji :
Ana jikko yi fi maam bayyiwoon ?/ Où sont les valeurs que le anciens nous ont transmises ?
Dafa melni dañu wacc sunu yoon / On dirait que nous avons abandonné notre voie.
Il est tout à fait frappant que ce soient des jeunes, souvent qualifiés d‘irresponsables et d’inconscients, qui reprochent singulièrement à leurs aînés d’avoir rompu la chaine de transmission des valeurs Ce rappel à l’ordre, pas du tout circonstanciel, prend ses racines dans une philosophie qui met en demeure la jeunesse d’ avoir confiance en elle-même, comme en atteste ce slogan aux accents de « cri de guerre » : « Guëm sa bopp ».
Au-delà du Sénégal, il nous aurait été loisible de discuter des expériences de la GEN Z, ces premiers natifs du numérique.
En tout état de cause, je considère que les jeunes sont dans des dynamiques de transformation du monde en étant de plus en plus convaincus qu’il leur revient de forger leur propre destin.
Vous avez longtemps enseigné la philosophie. Pensez-vous que nos systèmes éducatifs forment encore des citoyens capables de penser librement ?
Nos systèmes éducatifs sont l’objet de plusieurs réformes, attestant du souci des autorités d’être en phase avec les exigences du monde moderne. Cependant, des lenteurs sont notées dans la mise en œuvre. Par exemple, jusqu’ici de fortes conclusions issues des États généraux sur l’ Éducation, tenus au début des années 1980, sont oubliées dans les tiroirs. Au nombre de celles-ci, les recommandations pour lier l’école à la vie, en encourageant la formation professionnelle.
Ainsi, voir une ville comme Saint-Louis fermer son centre de formation dédié à l’élevage pose problème.
La formation de qualité est aussi rendue complexe par l’environnement de l’ apprenant.
La « course » effrénée pour arracher son parchemin surdimensionne le recours aux cours de renforcement. Partant, on n’encourage pas l’apprenant à consacrer du temps à la formation civique et à la culture générale. Il s’y ajoute les énormes possibilités qui lui sont offertes pour suivre des séries et des rencontres sportives notamment des matchs de football.
Ce temps « usurpé » à l’apprenant ne constitue assurément pas l’unique facteur aggravant. Il convient d’y intégrer une conception de la formation où l’essentiel est posé en termes d’opérationnalité sur le terrain et d’employabilité.
Ce faisant, l’apprenant s’exerce davantage à exécuter des tâches précises qu’à s’évertuer à un travail de conception, lequel suppose à la fois esprit critique et conceptualisation.
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes considèrent la philosophie comme une discipline abstraite, éloignée des réalités quotidiennes. Que leur répondriez-vous ?
Il s’agit là d’un préjugé qui a peut-être l’âge de la philosophie. La distance que le philosophe prend par rapport au réel donne au commun des mortels le sentiment que le philosophe s’’exile du monde. Or, celui-ci adopte cette démarche dans l’unique but de s’extirper du piège du coloré, du sonore et du divers pour accéder à la quintessence du réel.
Au demeurant, il importe de faire noter que cette démarche est de rigueur aussi dans le discours scientifique, avec lequel il ne faudrait pourtant pas le confondre.
Par sa matrice qu’est la théorie de la connaissance, la philosophie exerce son droit de regard sur les pratiques humaines et sur les savoirs. Aussi, parle-t-on de philosophie des sciences, de philosophie du droit, de philosophie politique et j’en passe.
Par ce même esprit, la philosophie, devient cette conscience sans laquelle la science devient inéluctablement cette ruine de l’âme contre laquelle Rabelais mettait en garde. Ce faisant, elle joue alors un rôle éthique non seulement dans nos rapports avec nos semblables mais aussi avec la Nature.
Qui plus est, l’intervention de la philosophie est incontournable dans l’expression de cette subjectivité pleine et entière qui meut la véritable citoyenneté. Sous ce rapport, ce mode de pensée reste à l’image de cette torche qui nous permet de savoir où mettre les pieds et de garder le sens de la limite, lequel nous distingue des autres locataires de la planète terre.
Le rôle de l’intellectuel africain a-t-il changé ? Peut-il encore influencer le destin des sociétés ou est-il devenu marginal dans l’espace public ?
Je pense que la posture de l’intellectuel ne change pas. Son rôle, consistant à se prononcer sur les questions essentielles qui agitent son monde pour contribuer à leur juste clarification, demeure une constante. En revanche, le contexte de son évolution peut densément varier en rendant plus complexe et plus laborieux cette intervention. Et aujourd’hui, les puissances financières et les redoutables lobbies, qui savent conjuguer paternalisme, subtilité et cynisme, ont, avec le concours des performants réseaux sociaux, d’immenses possibilités de détourner les consciences. Partant, l’intellectuel baigne dans un environnement hostile où l’appétit du gain facile et rapide le met, à l’évidence, dans une posture peu enviable. Toutefois, ce contexte défavorable, loin de le soustraire de sa mission, invite à plus d‘engagement, à plus de lucidité, voire de tact afin de « remplir sa tâche générationnelle » pour abonder dans le même sens que Frantz Fanon. Il ne saurait se dispenser de soumettre à l’autre sa propre lecture des goulots d’étranglements qui hypothèquent l’avènement tant rêvé d’un monde plus juste, plus équitable et plus fraternel.
Quand vous observez l’Afrique contemporaine, quelle est votre plus grande inquiétude… et votre plus grande espérance ?
L’amer constat est que, faute d’avoir réalisé le rêve de Nkwamé Nkrumah des États-Unis d’Afrique, le continent n’ a même pas réussi à instaurer des zones régionales de développement. Certes, la responsabilité de l’hégémonisme occidental est engagée dans cette balkanisation du continent. Cependant, ce diagnostic, une fois fait, demande des mesures hardies pour inverser la situation.
Or, l’impression est que même par rapport aux premières années de l’accession des pays africains à la souveraineté internationale un recul s’est opéré. Pour preuve, la compagnie Air Afrique, qui était une excellente illustration de la politique de coopération entre les États du continent, a fini par voler en éclats.
Rappelons aussi l’échec de Nouvelles Éditions Africaines, qui réunissaient la Côte D’Ivoire, le Sénégal et le Togo, pour résoudre la délicate question de l’édition et du marché du livre. Elle a eu la durée de vie d’une rose. Certes, l’Union africaine demeure une réalité mais est-elle l’objet d’une utilisation optimale ? Et la CEDEAO quelle est aujourd’hui sa véritable portée au regard de son effritement à la suite du retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger ?
Pourtant, les facteurs de cohésion foisonnent. Considérons un espace aussi homogène culturellement, ethniquement, géographiquement et religieusement que l’Afrique de l’Ouest. Jetons un coup d’œil sur le Maghreb. Quelle région du monde peut prétendre d’avoir autant d’atouts culturels, linguistiques, religieux, historiques et géographiques pour insuffler une dynamique unitaire ? Mais, les rivalités fratricides entre le Maroc et l’Algérie, combinées avec les contrecoups de l’assassinat du charismatique et panafricaniste leader libyen, témoignent des difficultés à faire du Maghreb un modèle de zone de solidarité économique, politique et culturelle.
L’espérance réside dans le fait que des initiatives se font jour pour imposer aux « partenaires au développement » le principe du gagnant-gagnant. Toutefois, le plus sérieux atout de l’Afrique est sa jeunesse qui a pris conscience que le continent ne peut plus être gouverné de la même manière qu’il y a vingt ou trente ans.
La GEN Z, en dépit de la limite de son mouvement, est un indice révélateur des intentions qui habitent des jeunes et des moins jeunes qui tiennent à ce que leurs pays soient gouvernés autrement.
Les défis sont énormes et le chemin est toujours sinueux. Mais, l ‘Afrique est mise en demeure de se gouverner autrement ou de se confiner toujours dans la posture de faciliter aux autres l’accès à ses immenses ressources !
Finalement, Monsieur Alpha Amadou Sy, qu’aimeriez-vous que les générations futures retiennent de votre parcours et de votre combat intellectuel ?
Mon engagement écrivain est de soulever des questions et d’inciter mes concitoyens, sénégalais comme africains, à l’interrogation. Nous questionner sur les fondements de nos sociétés et leurs évolutions, nos choix politiques et économiques est pour moi le meilleur moyen de construire nos propres solutions adaptées à nos problématiques et, surtout, bâtir les fondements d’un avenir prospère pour nos pays. Penser par soi et pour soi sera un moyen pour l’Afrique de rester maîtresse de son destin et d’accomplir les rêves de sa jeunesse.
Considérez donc ma réflexion, ainsi que mes productions littéraires, comme des invitations à cette réflexion afin de mieux comprendre les enjeux de nos sociétés et collecter les enseignements nécessaires à la construction de notre avenir.
Entretien : Malick Sakho
Ma sha Allâh. Comme d'habitude, un régal de l'esprit.