LA TRANSHUMANCE : AU FOND, QUI NE L’A PAS FAIT ?

23 - Septembre - 2026

Certains militants changent de parti pour rester fidèles à leurs convictions. D’autres changent de convictions pour rester dans leur parti. Lesquels sont réellement les transhumants ? Nous confondons trop souvent fidélité à une structure et fidélité à une vision, à des valeurs ou à des convictions. Or un parti politique n’est pas une fin en soi : il naît, évolue, change d’alliances, fusionne et peut disparaître. Il est l’instrument collectif d’un engagement, pas nécessairement son horizon définitif. Avant de condamner celui qui part, encore faudrait-il se demander qui, du militant ou du parti, a réellement bougé.

Pr Falilou COUNDOUL - universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

Au Sénégal, lorsqu’un simple adhérent, un militant, un responsable ou même un leader politique quitte son parti pour une autre formation, nous avons rapidement un mot pour lui : transhumant. Mais que se passe-t-il lorsque c’est son parti qui change d’alliance, fusionne, abandonne une position qu’il défendait hier ou rejoint ceux qu’il combattait ? Et que dire de celui qui reste dans le même parti mais change successivement de convictions pour accompagner chacune de ses nouvelles orientations ?

Bien sûr que l’opportunisme politique existe. Un militant peut changer de camp à la faveur d’un nouveau rapport de forces et espérer en retour une nomination, une investiture ou un avantage politique. Mais l’opportunisme peut aussi être institutionnel. Un parti peut changer d’alliance, rejoindre une coalition ou fusionner parce que le nouveau rapport de forces lui paraît plus avantageux. L’individu n’a pas le monopole de l’opportunisme ; les organisations savent elles aussi calculer.

Notre système politique admet d’ailleurs parfaitement la mobilité des organisations. Les partis s’allient, se séparent, fusionnent, changent de partenaires et recomposent les camps. L’avant-projet de loi relatif aux partis politiques rendu public en avril 2026 prévoit lui-même la possibilité de constituer des coalitions ou de fusionner. Pour les organisations, nous parlons volontiers d’alliance, d’ouverture, de recomposition ou de pragmatisme. Lorsque le militant bouge, l’étiquette arrive beaucoup plus vite : transhumant.

Nous oublions pourtant une évidence : les partis sont comme les hommes. Ils naissent, grandissent, se transforment et, parfois, meurent. Certains disparaissent, d’autres fusionnent ou se divisent ; d’autres changent de dirigeants, de doctrine ou d’alliances. Un militant peut ainsi être resté exactement là où il était et ne plus reconnaître le parti auquel il avait adhéré.

Il arrive donc que le parti vous ait quitté avant que vous ne le quittiez.

Cela est d’autant plus important que le militantisme ne se définit pas seulement par l’appartenance à une structure. On milite d’abord pour une vision de la société, des valeurs, des convictions, des causes et une certaine idée de l’action publique. Le parti en est l’instrument collectif, pas nécessairement l’horizon définitif. Dans un Sénégal qui compte près de 400 partis politiques légalement constitués, plusieurs structures peuvent d’ailleurs porter des valeurs proches ou se retrouver dans les mêmes coalitions.

Changer de parti n’est donc pas nécessairement changer de convictions. Et rester dans le même parti ne prouve pas davantage que l’on n’en a pas changé.

Hier, mon parti combattait une pratique : je la combattais. Aujourd’hui, il l’adopte : je la défends. Hier, cet homme était infréquentable : je le combattais. Aujourd’hui, mon parti s’allie avec lui : je découvre ses qualités. Hier, quitter son camp était une trahison. Aujourd’hui, quelqu’un quitte le sien pour rejoindre le mien : cela devient un ralliement.

Je n’ai pas changé de carte. Mais mes convictions, elles, ont beaucoup voyagé.

C’est aussi pourquoi le mot « transhumant » peut devenir autre chose qu’une description : un instrument de discipline. Quand quelqu’un quitte notre camp, il transhume ; quand il quitte le camp adverse pour nous rejoindre, il se rallie. Celui qui envisage de partir sait alors ce qui l’attend : son désaccord pourra devenir opportunisme, sa rupture trahison et son changement d’appartenance suffire à disqualifier sa parole.

À force, nous risquons de confondre fidélité et captivité. Un parti démocratique devrait retenir ses militants par ses idées, son fonctionnement, la confiance qu’il inspire et leur capacité à peser sur sa ligne, non par le coût politique de la sortie.

Encore faut-il pouvoir réellement « se battre de l’intérieur ». Cette formule n’a de sens que si les partis permettent le débat, l’alternance de leurs dirigeants, des procédures transparentes d’investiture, des droits pour les minorités internes et des procédures équitables de sanction. Nous exigeons la démocratie de la République ; il est cohérent de l’exiger aussi des organisations qui ambitionnent de la gouverner.

La réforme du droit des partis actuellement discutée offre justement l’occasion d’avancer. Au-delà des obligations statutaires et financières déjà envisagées, la loi pourrait fixer un socle minimal de démocratie interne : congrès réguliers, règles transparentes de désignation des dirigeants et des candidats, droits des minorités, procédures contradictoires de sanction et transparence des grandes décisions d’alliance ou de fusion. Il ne s’agit pas pour l’État de choisir la doctrine des partis, mais de garantir quelques règles démocratiques communes.

Reste le cas le plus délicat : le député. Notre droit cherche à empêcher qu’un élu obtienne son siège grâce à un parti puis l’emporte vers un autre camp. L’objectif se comprend. Mais l’excès inverse consiste à faire du député le captif de son parti, y compris lorsque celui-ci change profondément de ligne ou d’alliance.

La Constitution sénégalaise prévoit la perte du mandat lorsqu’un député démissionne de son parti en cours de législature, tout en consacrant le caractère personnel du vote parlementaire et la nullité du mandat impératif. Cette tension mérite d’être discutée : comment empêcher le marchandage des mandats sans fabriquer des députés zombies, condamnés à suivre parce que rompre signifie perdre leur siège ?

Une troisième voie mérite d’être étudiée : libérer le mandat sans le privatiser. Le siège ne devrait être considéré comme la propriété absolue ni du parti ni du député ; il procède du suffrage. Un député quittant volontairement son parti pourrait donc être tenu de relégitimer son choix, par exemple en recueillant un seuil significatif de signatures d’électeurs ou selon un autre mécanisme démocratique fixé par la loi. Les modalités et la compatibilité constitutionnelle devraient évidemment être expertisées. Le principe est plus important ici que le dispositif : remplacer l’interdiction de partir par l’obligation de rendre démocratiquement compte de son départ.

Au fond, la question de la transhumance mérite mieux qu’une étiquette. Certains militants changent de parti pour rester fidèles à leurs convictions. D’autres changent de convictions pour rester dans leur parti. Les partis eux-mêmes changent d’alliances, de doctrine, de dirigeants et parfois disparaissent.

Alors, avant de demander qui est parti, demandons-nous qui a réellement bougé.

La démocratie n’a besoin ni de militants captifs ni de députés zombies. Elle a besoin de citoyens politiquement libres, responsables de leurs choix et capables d’en rendre compte.

Pr Falilou COUNDOUL - universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

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