RECONQUÉRIR NOTRE PÉNC NUMÉRIQUE

21 - Septembre - 2026

Bloquer l’insulte, ce n’est pas bloquer le débat. C’est lui redonner sa place.

Qui n’a pas assisté à cela ? Journalistes, médias, universitaires, intellectuels, responsables politiques, autorités, artistes, acteurs de la société civile et simples citoyens ont été confrontés, à des degrés différents, à cette violence numérique. Le phénomène devient plus inquiétant encore lorsqu’il déborde la politique. Une réflexion sur l’école, l’économie, la religion, l’énergie, l’eau, la culture ou même le sport peut être immédiatement ramenée à une appartenance supposée : Tu es avec qui ? Tu travailles pour qui ? Pourquoi critiques-tu celui-ci et pas celui-là ?

À partir de là, le sujet disparaît. On ne discute plus de ce qui est écrit. On cherche qui parle, pour quel camp et contre quel camp. L’identité supposée de l’auteur remplace l’examen de son argument.

Au Sénégal, cette dérive a même parfois été revendiquée et organisée. Les fameuses « 72 heures » en sont l’illustration la plus connue : désigner une personne, investir son espace numérique, multiplier les invectives, les attaques personnelles et les commentaires jusqu’à rendre toute discussion pratiquement impossible. Après avoir installé ou banalisé une telle pratique, il est pour le moins paradoxal d’assimiler aujourd’hui la fermeture d’un espace de commentaires à un refus du débat contradictoire.

On peut contester une idée, réfuter un texte, critiquer sévèrement une décision publique, démontrer qu’un professeur, un journaliste ou un responsable politique se trompe. C’est la respiration normale d’une démocratie. Mais lorsque la réponse devient l’insulte répétée, l’invasion d’un compte, les faux profils, les attaques personnelles et la saturation méthodique de l’espace de discussion, ce n’est plus la contradiction que l’on organise : c’est son empêchement.

Quelques dizaines ou centaines de comptes particulièrement actifs peuvent alors donner l’impression d’une adhésion massive ou d’une réprobation nationale. Pourtant, le nombre de commentaires n’est pas un sondage, la répétition n’est pas une démonstration et le vacarme n’est pas l’opinion publique.

Les personnes raisonnables finissent par se retirer. Le spécialiste hésite à intervenir. Le citoyen qui voulait apporter une nuance renonce à commenter. Celui qui dispose d’une information utile préfère parfois se taire plutôt que de livrer son nom, sa famille ou sa réputation à plusieurs heures d’invectives. L’espace reste aux plus agressifs, qui finissent par prendre leur propre omniprésence pour la preuve qu’ils sont majoritaires et qu’ils parlent au nom du peuple.

C’est une forme de terrorisme intellectuel, non pas au sens pénal du terme, mais comme mécanique d’intimidation qui rend le coût de la parole suffisamment élevé pour décourager ceux qui voudraient encore exercer librement leur jugement. C’est aussi un pied de nez à notre tradition de palabre, à cette culture du pénc, espace historique où la communauté se rassemble pour parler, écouter et débattre, où l’on peut s’opposer, parfois vivement, sans considérer que le contradicteur doit être humilié, chassé ou réduit au silence. Nous avons importé dans notre pénc numérique le vacarme au moment même où nous aurions dû y transposer l’art de la conversation.

Assainir son compte n’est donc pas un acte antidémocratique. C’est un acte de responsabilité. Nous avons trop longtemps confondu, sur les réseaux sociaux, liberté d’expression et droit d’envahir l’espace des autres.

Nos pages Facebook, nos comptes X, nos espaces LinkedIn ou nos groupes sont devenus des prolongements de l’espace public. Nous y accueillons des collègues, des étudiants, des amis, des contradicteurs, des membres de nos familles et parfois des milliers d’inconnus. Pourquoi devrions-nous y tolérer ce que nous n’accepterions ni dans une salle de classe, ni dans une conférence, ni dans notre bureau, ni dans notre salon, ni dans nos cours et nos pénc ?

Ne bloquons jamais quelqu’un parce qu’il pense autrement. Mais personne n’a à subir celui qui considère que penser autrement lui donne le droit d’insulter.

Fermer la porte aux insulteurs récidivistes, écarter les faux comptes manifestement créés pour agresser, masquer les propos orduriers, refuser les attaques contre les familles et ne plus offrir gratuitement de la visibilité à la haine ne supprime aucune idée du débat. Le contradicteur qui argumente doit, lui, conserver toute sa place, même lorsqu’il est sévère, même lorsqu’il nous dérange, même lorsqu’il démontre que nous avons tort.

La frontière n’est pas entre ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre nous. Elle est entre ceux qui argumentent et ceux qui agressent.

Après tout, 5 000 contradicteurs constructifs valent mieux que des milliers d’insultes déversées dans votre espace, en public, au vu et au su de votre famille, de vos enfants, de vos étudiants, de vos collègues et de vos proches. La démocratie ne se mesure pas au nombre d’injures que chacun serait capable d’endurer avant de se taire.

Assainir nos espaces permettra aussi d’y faire revenir ceux que la violence numérique en a chassés : ceux qui doutent, ceux qui nuancent, ceux qui savent, ceux qui posent une question avant d’accuser, ceux qui peuvent dire « je ne suis pas d’accord » sans transformer leur désaccord en haine.

Reconstruisons notre pénc numérique. Un espace où l’on vient avec ses convictions, où l’on peut parler fort, contredire, convaincre ou ne pas être convaincu, mais où la parole de l’autre conserve sa dignité et son droit d’exister. Le pénc n’a jamais exigé l’unanimité ; il exige que la palabre reste possible.

Un compte, une page, un groupe à la fois. Non pour construire des forteresses peuplées uniquement de gens qui pensent comme nous, mais pour refaire de la place à ceux qui pensent autrement sans considérer l’autre comme un ennemi.

Faisons de nos espaces numériques de nouveaux pénc : ouverts à la contradiction, fermés à l’insulte.

Car bloquer l’insulte, ce n’est pas bloquer le débat. C’est empêcher l’insulte de bloquer le débat.

Pr Falilou COUNDOUL
Universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

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