Ndoumbé Niang, bâtisseuse de confiance

01 - Septembre - 2026

À Ziguinchor, les week-ends d’enfance avaient un parfum précis : celui des mangues et des noix de cajou que Ndoumbé Niang allait cueillir dans les vergers familiaux. Elle ne le savait pas encore, mais ces après-midi passés à respirer la terre casamançaise nouaient déjà le premier fil d’une vie qu’elle ne cesserait, des années plus tard et à des milliers de kilomètres de là, de dérouler.

En 2009, un baccalauréat en poche, elle s’envole pour le Canada et atterrit à l’Université du Québec à Rimouski. Elle y découvre une autre échelle du monde : le calme d’une vie en région, une culture qu’elle apprend à aimer. Faute d’emploi sur place, elle rejoint Montréal, où sa carrière prend véritablement forme. Elle y entre par la petite porte, commis comptable dans une entreprise familiale. Ses responsables devinent vite qu’elle vaut plus que le poste qu’on lui a confié : technicienne comptable, puis fonctions de supervision, puis plusieurs métiers de la finance, en analyse, en contrôle, en gestion. Une étape la marque entre toutes. Arrivée au Cégep Gérald-Godin pour un mandat temporaire, chargée de remettre à niveau des dossiers financiers après une période difficile, elle se voit confier, quelques mois plus tard, la direction financière par intérim. C’est là qu’elle comprend quelque chose d’essentiel sur elle-même : même dans les fonctions les plus hautes, elle reste attachée à l’opérationnel, à comprendre un problème, à en chercher la cause, à fouiller jusqu’à trouver la solution.

Avoir gravi les échelons du bas vers le haut, dit-elle, lui a appris à ne jamais s’éloigner du terrain. Rien, pourtant, dans cette ascension feutrée ne laissait deviner la femme qu’elle allait devenir. Elle se décrit à l’époque extrêmement timide, réservée, du genre à rester en retrait plutôt qu’à prendre une initiative. Ce sont les responsabilités, année après année, qui l’ont façonnée, qui lui ont appris à décider, à s’imposer, à croire en elle. Avoir vécu entre deux pays, deux cultures, deux façons d’habiter le monde, lui a aussi donné une ouverture et une capacité d’adaptation qui ne l’ont plus quittée. Vers 2020, avec son conjoint resté au Sénégal et porteur du même amour pour la nature, elle achète une première parcelle d’environ sept mille mètres carrés.

Elle insiste toujours sur le rôle qu’il a joué : c’est lui qui a transformé une envie diffuse d’investir au pays en un geste concret. Avant cela, son rapport à l’argent était tout autre. Entrée jeune sur le marché du travail, peu chargée financièrement, elle dépensait sans trop compter : shopping, vêtements, sacs, bijoux, allers-retours au Sénégal où elle achetait beaucoup, laissait une partie sur place, recommençait quelques mois plus tard. L’argent circulait, sans jamais vraiment construire. Avec la ferme, quelque chose bascule. Pour la première fois, dépenser ne sert plus à se faire plaisir dans l’instant, mais à faire apparaître une plantation, une infrastructure, un équipement. Elle se souvient, aujourd’hui avec le sourire, de ses premières journées devant les citronniers à planter, quand elle hésitait à mettre les mains dans la terre à cause du sable qui se glissait sous les ongles.

Cette femme-là lui semble désormais étrangère : elle travaille sans y penser dans la poussière, entourée d’insectes, au milieu des travaux manuels. « Avant, j’utilisais surtout mon argent pour me faire plaisir. L’agriculture m’a appris à l’utiliser pour construire quelque chose. Et, quelque part, en construisant la ferme, je me suis aussi transformée moi-même », résume-t-elle. Grâce à son emploi stable au Canada, elle investit progressivement sur fonds propres, sans prêt bancaire, et agrandit peu à peu l’exploitation. Des terrains presque nus se couvrent d’arbres fruitiers, d’agrumes, de serres, d’un système d’irrigation goutte à goutte, de panneaux solaires, puis d’un bâtiment avicole capable d’accueillir plusieurs milliers de sujets, dont le fumier vient nourrir les plantations pour limiter les intrants chimiques. Ce qui devait rester un placement devient, sans qu’elle s’en rende vraiment compte, une passion. Voir une graine devenir une plante, puis cette plante donner ses fruits, continue de la fasciner autant qu’au premier jour. Elle refuse de raconter ce parcours comme une suite de réussites.

Au départ, elle a voulu que tout soit parfait trop vite, de belles infrastructures avant même d’avoir testé les activités qu’elles devaient abriter. L’aviculture, en particulier, lui a coûté cher en leçons : une grosse perte après l’abattage de plusieurs centaines de poulets faute d’avoir maîtrisé la chaîne du froid, puis une mortalité massive après avoir fait confiance à un fournisseur qui affirmait avoir vacciné les volailles. Nourrir des animaux pendant des semaines, y mettre de l’argent, du temps, de l’énergie, et les perdre presque du jour au lendemain : elle décrit cela sans détour comme une épreuve. C’est de là qu’est née l’une de ses convictions les plus fermes, celle qui gouverne aujourd’hui tout ce qu’elle entreprend : la confiance ne doit jamais remplacer la vérification.

C’est aussi en achetant des terres, année après année, qu’elle a commencé à comprendre une réalité plus large que la sienne. Elle se souvient avoir demandé à certains vendeurs pourquoi ils cédaient leur terrain, certains pour acheter une moto, d’autres pour démarrer une autre activité. Sa première réaction a été l’incompréhension, avant de saisir ce qu’elle formule aujourd’hui avec clarté : posséder une terre ne signifie pas avoir les moyens de l’exploiter. On peut avoir grandi dans l’agriculture, la connaître intimement, et pourtant ne jamais réunir de quoi financer un forage, une clôture, un système d’irrigation. De l’autre côté de l’Atlantique, son parcours canadien lui révèle une autre réalité, celle de milliers de Sénégalais de la diaspora qui veulent investir au pays sans savoir à qui faire confiance, dans quel projet s’engager, comment suivre l’usage de leur argent depuis des milliers de kilomètres. D’un côté, des porteurs de projets, avec des idées, un savoir-faire, parfois une terre, mais pas assez de capitaux. 'De l’autre, des investisseurs qui ont les moyens mais cherchent de la structure et de la transparence. De cette rencontre de deux manques naît Evolis Africa, une plateforme qu’elle ne présente jamais comme le fruit d’une étude de marché, mais comme le prolongement direct de ce qu’elle a elle-même traversé. 

Ndoumbé Niang, bâtisseuse de confiance Suite de la page 27 C’est dans Evolis que ses deux vies, la financière et l’agricultrice, finissent par se rejoindre le plus naturellement. Son expérience en finance lui permet d’aller au-delà de l’idée d’un projet, d’en lire le budget, les marges, la trésorerie, la cohérence du financement demandé. Son expérience du terrain lui permet ensuite de reposer les mêmes chiffres à la lumière du réel, de se demander si ce qui est écrit sur le papier tient debout dans une exploitation. « La financière en moi comprend désormais la réalité du terrain agricole, et l’entrepreneure agricole conserve son regard de financière », dit-elle, comme la définition la plus juste qu’elle ait trouvée d’elle-même. Elle refuse toutefois qu’Evolis ne s’adresse qu’aux profils déjà solides, ceux qui possèdent une terre, un marché, des équipements. Une personne sans rien de tout cela peut porter un excellent projet, et fermer la porte à ce type de profil reviendrait, dit-elle, à reproduire exactement les barrières qu’elle veut faire tomber. Ce qui compte, c’est qu’un projet soit structuré, réaliste, réalisable, et que celui qui le porte en ait vraiment la capacité et la volonté.

Elle veut une plateforme exigeante sur la qualité des projets, sans jamais devenir élitiste sur le profil des personnes. Deux principes, dit-elle, ne sont pas négociables. D’abord la qualité avant la quantité : trois projets sérieux qui réussissent valent mieux à ses yeux qu’une centaine impossibles à suivre correctement. Ensuite la transparence, qu’elle a voulu inscrire dans les mécanismes mêmes de la plateforme : suivi des dépenses, justificatifs, validations, contrats construits avec des juristes, mais aussi expliqués et compris avant toute signature. Quand il est question d’argent, répète-t-elle, la confiance seule ne suffit pas.

Ce projet lui a demandé d’immenses sacrifices : de longues soirées, des nuits courtes, une famille qui a dû accepter son absence. Elle se souvient précisément du jour où elle en a parlé à son fils, dix ans, dont la première réaction a été un cri de joie : « Youpi, maman va être célèbre ! » Elle n’a jamais cherché la célébrité, mais cette phrase l’a touchée profondément et l’a poussée à aller au bout de son idée. Sa mère, elle, lui a simplement demandé ce qui se passerait si cela ne fonctionnait pas. Elle lui a répondu qu’elle y croyait. Elle ne se souvient pas avoir été aussi confiante dans un projet de toute sa vie. Pour l’instant, elle veut concentrer Evolis sur le Sénégal, construire la confiance projet après projet, avant d’imaginer une ambition plus large à l’échelle du continent. Elle ne se voit pas non plus abandonner l’agriculture, bien au contraire : elle a encore beaucoup de terres à faire vivre, beaucoup d’idées à développer.

Quand elle imagine Evolis dans dix ans, elle ne pense ni à sa taille ni à son nombre d’utilisateurs, mais à l’idée de retourner un jour dans les fermes des promoteurs qu’elle aura accompagnés, de les voir devenus autonomes, leurs entreprises grandies, des emplois créés là où il n’y avait rien. Il y a, dans le parcours de Ndoumbé Niang, l’enfant des vergers de Ziguinchor, la jeune femme timide partie étudier au Canada, la commis comptable devenue directrice financière, celle qui dépensait sans compter et celle qui a appris à construire, l’entrepreneure agricole qui a mis les mains dans la terre, connu les pertes et recommencé, la Sénégalaise de la diaspora qui comprend ceux qui hésitent à investir au pays faute de confiance. Toutes ces vies, dit-elle elle-même, ne se sont pas succédé par rupture, mais par convergence. « La finance m’a appris à analyser les projets. L’agriculture m’a appris la réalité derrière les chiffres. Mes erreurs m’ont appris à vérifier et à être patiente. Et mon parcours entre le Sénégal et le Canada m’a fait comprendre qu’entre ceux qui veulent entreprendre et ceux qui veulent investir, le véritable enjeu reste souvent la confiance. »

Malick sakho

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