Moody's vient d'abaisser une nouvelle fois la note souveraine du Sénégal, désormais classé Caa2 avec perspective négative. Il serait commode d'y voir encore la seule conséquence de la « dette cachée ». Ce serait oublier qu'entre l'héritage reçu et la situation actuelle, il y a eu plus de deux années de gouvernement, des choix économiques, une manière de gérer la révélation de la dette, une longue paralysie de la relation avec le FMI, un recul de l'investissement et, désormais, une confrontation ouverte entre l'Exécutif et une majorité parlementaire dirigée par Ousmane Sonko. On peut vouloir affaiblir Bassirou Diomaye Faye. Mais les marchés ne savent pas isoler le Président du pays qu'il préside : lorsqu'ils doutent de notre capacité à décider, ils font payer le Sénégal.
Pr Falilou COUNDOUL, Enseignant-chercheur, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate.
Moody's vient donc de parler. Caa2. Derrière ces quatre caractères apparemment abstraits se cache quelque chose de très concret : le Sénégal est désormais considéré comme un emprunteur présentant un risque très élevé. Moody's évoque notamment des pressions croissantes de refinancement, un affaiblissement de la capacité à supporter la dette, des perspectives limitées de désendettement et des besoins bruts de financement approchant 25 % du PIB en 2026. L'agence maintient surtout une perspective négative.
Il faut prendre l'alerte au sérieux, mais ne pas paniquer. Mais le déni serait tout aussi dangereux. Entre le point de départ et le Caa2 d'aujourd'hui, un triptyque place désormais Ousmane Sonko au cœur de la séquence : son bilan comme gestionnaire, le coût de sa parole sur les marchés et, désormais, son pouvoir d'empêcher.
Ba3 à Caa1 : le temps du bilan
À partir de septembre 2024, Ousmane Sonko fait de la situation des finances publiques l'un des piliers de son récit politique. Les vérifications ultérieures confirmeront des écarts importants dans les chiffres antérieurement déclarés. Mais une fois ces écarts établis, la question centrale n'est plus seulement celle de l'héritage : elle devient celle de la gestion de la crise que le nouveau pouvoir a lui-même placée au cœur du débat national.
Lorsqu'Ousmane Sonko accède à la Primature en avril 2024, le Sénégal est encore noté Ba3 par Moody's. En octobre 2024, la note tombe à B1. En février 2025, elle descend à B3. En octobre 2025, toujours sous son Gouvernement, elle atteint Caa1. Le Caa2 intervient après son départ, mais prolonge une trajectoire dont l'essentiel s'est déroulé pendant les deux années où il dirigeait l'action gouvernementale.
Or, pendant ces deux années, aucun nouveau programme avec le FMI n'a été conclu, et l'investissement a subi la compression budgétaire. La croissance globale de 6,7 % enregistrée en 2025 masque une autre réalité : hors hydrocarbures et agriculture, elle n'a été que de 1,6 %, contre 3,7 % en 2024. On hérite d'une dette. On répond de la manière dont on gère la crise qu'elle provoque.
Quand Sonko parle, le Sénégal paie
En novembre 2025, Ousmane Sonko affirme publiquement que le FMI souhaite une restructuration de la dette sénégalaise. Il rejette cette option et la qualifie de « disgrâce » pour le pays. À l'ouverture suivante, les obligations sénégalaises chutent brutalement.
Dans une situation financière fragile, un Premier ministre ne parle pas de la dette souveraine comme un responsable politique parle à ses militants : il s'adresse aussi aux banques, aux fonds obligataires et aux agences de notation. La parole publique devient alors elle-même un actif souverain. Macky Sall ne parlait pas. Sonko parlait. Et les marchés répondaient.
Sonko, du pouvoir de gouverner au pouvoir d'empêcher
Ousmane Sonko n'est plus Premier ministre. Il préside l'Assemblée nationale, avec derrière lui une majorité PASTEF de 130 députés sur 165. Le Parlement doit contrôler l'Exécutif ; c'est son rôle. La question n'est donc pas celle du principe, mais celle de l'usage d'une puissance parlementaire considérable au moment où le Sénégal doit convaincre ses partenaires qu'il reste capable de prendre des décisions.
Le créancier ne traduit pas les victoires partisanes internes en termes de rapports de force. Il pose une question plus simple : le Sénégal est-il encore capable de décider et de tenir ses décisions ? Il n'existe pas d'obligation Diomaye, il n'existe pas d'obligation Sonko, il n'existe que des obligations du Sénégal.
Plus Diomaye est empêché, plus il paraît faible ; plus il paraît faible, plus son principal adversaire peut apparaître comme l'alternative. La difficulté économique produit un dividende politique dont le Sénégal paie pourtant la facture.
Diomaye doit casser le triptyque
Sa réponse ne peut pas se limiter à attendre un accord avec le FMI. Il doit reprendre la gouvernance politique de la dette : une vérité financière unique et certifiée, ni chiffres de Sonko, ni chiffres de Diomaye, mais chiffres du Sénégal, et un encadrement de la parole souveraine.
Le Parlement doit lui aussi assumer les conséquences de ses choix : le droit de dire non doit être accompagné de l'obligation de dire comment. Aucune option ne doit être interdite par posture politique : si la soutenabilité de la dette l'exige, une restructuration ou un reprofilage ordonné doivent pouvoir être examinés sans être transformés en humiliation nationale. Il faut enfin protéger l'investissement : une économie dont la croissance hors hydrocarbures tombe à 1,6 % ne se désendettera pas durablement par la seule compression budgétaire.
Arthur Schnitzler écrivait qu'il y a trois sortes d'hommes politiques : ceux qui troublent l'eau, ceux qui pêchent en eau trouble, et ceux — les plus doués — qui troublent l'eau pour pêcher en eau trouble.
L'eau était déjà trouble lorsque Sonko est arrivé au pouvoir. Mais plus de deux années ont passé. Il faut désormais regarder celui qui a été chargé de la clarifier, celui dont certaines paroles ont contribué à l'agiter, et celui qui dispose aujourd'hui du pouvoir institutionnel de rendre cette clarification plus difficile.
Sonko peut vouloir affaiblir Diomaye. Il peut même y parvenir politiquement. Mais les marchés ne savent pas facturer leur défiance à Diomaye seul. Ils la facturent au Sénégal, et aux générations futures.
Pr Falilou COUNDOUL, Enseignant-chercheur, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate.
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[02/09, 13:08] Falilou Coundoul: EFFONDREMENT DE LA NOTE SOUVERAINE : LE TRIPTYQUE QUI INCRIMINE SONKO
Moody's vient d'abaisser une nouvelle fois la note souveraine du Sénégal, désormais classé Caa2 avec perspective négative. Il serait commode d'y voir encore la seule conséquence de la « dette cachée ». Ce serait oublier qu'entre l'héritage reçu et la situation actuelle, il y a eu plus de deux années de gouvernement, des choix économiques, une manière de gérer la révélation de la dette, une longue paralysie de la relation avec le FMI, un recul de l'investissement et, désormais, une confrontation ouverte entre l'Exécutif et une majorité parlementaire dirigée par Ousmane Sonko. On peut vouloir affaiblir Bassirou Diomaye Faye. Mais les marchés ne savent pas isoler le Président du pays qu'il préside : lorsqu'ils doutent de notre capacité à décider, ils font payer le Sénégal.
Pr Falilou COUNDOUL, Enseignant-chercheur, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate.
Moody's vient donc de parler. Caa2. Derrière ces quatre caractères apparemment abstraits se cache quelque chose de très concret : le Sénégal est désormais considéré comme un emprunteur présentant un risque très élevé. Moody's évoque notamment des pressions croissantes de refinancement, un affaiblissement de la capacité à supporter la dette, des perspectives limitées de désendettement et des besoins bruts de financement approchant 25 % du PIB en 2026. L'agence maintient surtout une perspective négative.
Il faut prendre l'alerte au sérieux, mais ne pas paniquer. Mais le déni serait tout aussi incomprehensible. Entre le point de départ et le Caa2 d'aujourd'hui, un triptyque place désormais Ousmane Sonko au cœur de la séquence : son bilan comme gestionnaire, le coût de sa parole sur les marchés et, désormais, son pouvoir d'empêcher.
Ba3 à Caa1 : le temps du bilan
À partir de septembre 2024, Ousmane Sonko fait de la situation des finances publiques l'un des piliers de son récit politique. Les vérifications ultérieures confirmeront des écarts importants dans les chiffres antérieurement déclarés. Mais une fois ces écarts établis, la question centrale n'est plus seulement celle de l'héritage : elle devient celle de la gestion de la crise que le nouveau pouvoir a lui-même placée au cœur du débat national.
Lorsqu'Ousmane Sonko accède à la Primature en avril 2024, le Sénégal est encore noté Ba3 par Moody's. En octobre 2024, la note tombe à B1. En février 2025, elle descend à B3. En octobre 2025, toujours sous son Gouvernement, elle atteint Caa1. Le Caa2 intervient après son départ, mais prolonge une trajectoire dont l'essentiel s'est déroulé pendant les deux années où il dirigeait l'action gouvernementale.
Or, pendant ces deux années, aucun nouveau programme avec le FMI n'a été conclu, et l'investissement a subi la compression budgétaire. La croissance globale de 6,7 % enregistrée en 2025 masque une autre réalité : hors hydrocarbures et agriculture, elle n'a été que de 1,6 %, contre 3,7 % en 2024. On hérite d'une dette. On répond de la manière dont on gère la crise qu'elle provoque.
Quand Sonko parle, le Sénégal paie
En novembre 2025, Ousmane Sonko affirme publiquement que le FMI souhaite une restructuration de la dette sénégalaise. Il rejette cette option et la qualifie de « disgrâce » pour le pays. À l'ouverture suivante, les obligations sénégalaises chutent brutalement.
Dans une situation financière fragile, un Premier ministre ne parle pas de la dette souveraine comme un responsable politique parle à ses militants : il s'adresse aussi aux banques, aux fonds obligataires et aux agences de notation. La parole publique devient alors elle-même un actif souverain. Macky Sall ne parlait pas. Sonko parlait. Et les marchés répondaient.
Sonko, du pouvoir de gouverner au pouvoir d'empêcher
Ousmane Sonko n'est plus Premier ministre. Il préside l'Assemblée nationale, avec derrière lui une majorité PASTEF de 130 députés sur 165. Le Parlement doit contrôler l'Exécutif ; c'est son rôle. La question n'est donc pas celle du principe, mais celle de l'usage d'une puissance parlementaire considérable au moment où le Sénégal doit convaincre ses partenaires qu'il reste capable de prendre des décisions.
Le créancier ne traduit pas les victoires partisanes internes en termes de rapports de force. Il pose une question plus simple : le Sénégal est-il encore capable de décider et de tenir ses décisions ? Il n'existe pas d'obligation Diomaye, il n'existe pas d'obligation Sonko, il n'existe que des obligations du Sénégal.
Plus Diomaye est empêché, plus il paraît faible ; plus il paraît faible, plus son principal adversaire peut apparaître comme l'alternative. La difficulté économique produit un dividende politique dont le Sénégal paie pourtant la facture.
Diomaye doit casser le triptyque
Sa réponse ne peut pas se limiter à attendre un accord avec le FMI. Il doit reprendre la gouvernance politique de la dette : une vérité financière unique et certifiée, ni chiffres de Sonko, ni chiffres de Diomaye, mais chiffres du Sénégal, et un encadrement de la parole souveraine.
Le Parlement doit lui aussi assumer les conséquences de ses choix : le droit de dire non doit être accompagné de l'obligation de dire comment. Aucune option ne doit être interdite par posture politique : si la soutenabilité de la dette l'exige, une restructuration ou un reprofilage ordonné doivent pouvoir être examinés sans être transformés en humiliation nationale. Il faut enfin protéger l'investissement : une économie dont la croissance hors hydrocarbures tombe à 1,6 % ne se désendettera pas durablement par la seule compression budgétaire.
Arthur Schnitzler écrivait qu'il y a trois sortes d'hommes politiques : ceux qui troublent l'eau, ceux qui pêchent en eau trouble, et ceux, les plus doués, qui troublent l'eau pour pêcher en eau trouble.
L'eau était déjà trouble lorsque Sonko est arrivé au pouvoir. Mais plus de deux années ont passé. Il faut désormais regarder celui qui a été chargé de la clarifier, celui dont certaines paroles ont contribué à l'agiter, et celui qui dispose aujourd'hui du pouvoir institutionnel de rendre cette clarification plus difficile.
Sonko peut vouloir affaiblir Diomaye. Il peut même y parvenir politiquement. Mais les marchés ne savent pas facturer leur défiance à Diomaye seul. Ils la facturent au Sénégal, et aux générations futures.
Pr Falilou COUNDOUL, Enseignant-chercheur, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate.
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