Les inondations à Dakar : le Plan Jaxaay révélateur d’incohérences politiques

20 - Août - 2026

Chaque saison des pluies, le Sénégal vit le même cauchemar : routes impraticables, quartiers sous les eaux, familles déplacées, pertes économiques considérables. Dakar, Pikine, Saint-Louis, Kaolack, Rufisque ou Touba paient le prix d’une urbanisation rapide et souvent mal maîtrisée, aggravée par les effets du changement climatique. Depuis plus de trois décennies par exemple, l’agglomération de Dakar est frappée de plein fouet par le phénomène des inondations avec des dégâts considérables. Face à cette situation, c’est la banlieue (Pikine, Guédiawaye, Keur Massar) qui en paie le prix fort du fait de sa position topographique située en zones basses, du déficit ou l’absence d’un système d’assainissement avec des réseaux de drainage des eaux de pluie, la promiscuité, la pauvreté etc.

Un bref détour historique :
C’est en 1989 que l’agglomération de Dakar a principalement connu ses premières inondations. Depuis lors, le phénomène est devenu fréquent et régulier. En effet, à l’aube des années 2000, des évènements d’inondations se sont succédés dans la capitale sénégalaise. On se souvient particulièrement des fortes inondations de 2005, 2009 et 2012 qui ont lourdement affecté les populations, les infrastructures et l’environnement urbain. Juste entre 2005 et 2009, par exemple, près de 382.000 personnes ont été touchées par les inondations à Dakar, notamment dans les départements de Pikine et de Guédiawaye avec 371 quartiers affectés, plus de 3.350 maisons abandonnées pour un coût économiques estimé à plus de 15 milliards de francs CFA, selon le rapport du GRS & Banque Mondiale, 2010. A cela s’ajoute les inondations de 2012 qui ont impacté plus de 8.000 maisons à Pikine (AFD, 2016) et provoqué le déplacement de plus 2.500 familles (GFDRR, 2014). Le phénomène ne s’arrête pas en si bon chemin et continue presque chaque hivernage à alimenter et à animer le quotidien du dakarois. Pour autant, face à ces épisodes d’inondations continus, les pouvoirs publics ne restent les bras croisés. Un certain nombre de politiques ont été mises en place pour apporter des solutions durables. De ces politiques, le Plan Jaxaay est sans doute le programme le plus populaire et qui a suscité le plus d’enthousiasme.
Le Plan Jaxaay ? Parlons-en !
Après les inondations dramatiques de 2005 qui ont occasionné plus 20.000 sinistrés sans abri éparpillés dans des camps de recasement ponctuels, le gouvernement du Sénégal a lancé un plan d’urgence d’un montant de 52 milliards de francs CFA pour la construction de 4.000 logements sociaux dédiés à ces sinistrés. Abdoulaye Wade, le président de la République d’alors, avait donné à ce programme le nom de Jaxaay qui veut dire en wolof l’épervier qui est un oiseau qui vole le plus haut et le plus loin possible. C’est ainsi que le programme a été baptisé « Plan Jaxaay ». Cette image bien pensée du président Wade a été hautement symbolique pour les sinistrés dans la mesure où elle annonce leur sortie des eaux pour aller dans une zone « habitable ». C’est à cet égard que l’Etat en collaboration avec la Société Nationale des Habitats à Loués Modestes (SN-HLM) a exproprié une zone dans les parcelles assainies de Keur Massar pour la construction des logements sociaux ; et cette zone portera naturellement le nom de « Jaxaay ». Les premiers logements, constitués d’une maison à deux (2) chambres, un salon et une cuisine avec une cour avant et arrière, ont été livrés en fin 2006 – début 2007. Par la suite, les bénéficiaires se sont installés progressivement en fonction du niveau d’achèvement des chantiers jusqu’en 2014, l’année de l’arrêt des travaux pour des raisons qui demeurent nébuleuses chez le grand public.
De l’espoir d’un minimum de confort à l’impression du déjà vécu :
Après les premières installations de sinistrés à Jaxaay et les grosses campagnes de communication qui s’en ont suivies, le Plan Jaxaay se présente dans la conscience collective comme la solution durable face aux inondations et ses corollaires. Dans les médias, les marchés, les « GrandPlace », tout le monde en parle. Tout le monde en parle à un tel point que le statut de « sinistré » devienne une envie populaire. En effet, à cette époque, une frange de la population notamment celle habitante dans les quartiers chauds de la banlieue, considérait les bénéficiaires de logements sociaux à Jaxaay comme les « privilégiés » de l’Etat. Et par conséquent, se demandaient « pourquoi eux et pas nous ? ». Jaxaay la nouvelle cité aux allures pavillonnaires à coloration banlieusarde, suscite ainsi beaucoup d’enthousiasme. L’espoir renaît chez les sinistrés bénéficiaires et les inondations rentrent dans les tiroirs des vieux souvenirs. Mais hélas cet espoir risque d’être que de courte durée ! Avec le temps, Jaxaay change progressivement de visage. Cette cité tant chantée commence à dépérir. L’espoir des habitants se dissipe peu à peu et la réalité devient tout autre. Alors qu’est-ce qui a changé à Jaxaay me demandera-t-on. Tout ou presque ! Depuis quelques années, Jaxaay, la cité créée spécialement pour soulager les populations face aux inondations, est de plus en plus exposée aux risques d’inondations. Oui, un paradoxe ! La peur, que dis-je, la hantise s’installe de nouveau. Les habitants, anciens sinistrés pour la plupart, craignent de revivre les mêmes situations d’inondations vécues auparavant. Les images de désastres et de dégout défilent dans l’esprit du pensionnaire de Jaxaay qui ne demande qu’un minimum nécessaire pour survivre.
« Ils ne peuvent pas nous sortir des eaux pour nous amener encore dans les eaux […] Le Plan Jaxaay est un échec ! », S’indigne un habitant de Jaxaay, ancien sinistré.
Les images sont frappantes. Le paysage urbain de Jaxaay change de décor. Dans la rue, les eaux stagnent çà et là. Dans les maisons, l’humidité demeure de mise avec les carreaux qui s’affaissent sous la pression de la remontée des eaux de la nappe phréatique. Les eaux ruisselantes connectent les cours des maisons aux creusets aménagés au milieu des rues.
Les habitants, impuissants, s’organisent souvent en collectifs ou associations pour s’entraider et tirer sur la sonnette d’alarme. Tantôt ces derniers indexent les autorités locales pour les avoir livrés à eux-
mêmes ; tantôt ils considèrent la construction de routes sans canalisation comme facteurs de création ou d’exacerbation du risque d’inondations dans leurs quartiers ; tantôt ils abdiquent face aux effets refoulement des eaux de la
nappe qu’ils perçoivent comme difficilement gérable. Ce qui est sûr c’est qu’à Jaxaay, que ce soit en saison sèche ou pluvieuse, la stagnation des eaux demeure une réalité qui dompte les paysages naturels et urbanisés. A cet effet, on peut dire que le projet Jaxaay souffre finalement de l’impréparation car il n’y a pas eu d’études d’impacts sérieusement du site en amont, l’arrêt des chantiers qui n’a pas permis de respecter tous les engagement et les logiques politiques qui ont torpillé ce programme qui était pourtant très ambitieux.
Face à cette situation de plus en plus inquiétante, l’Etat en collaborations avec les autorités locales tente d’apporter des réponses avec l’aménagement d’un bassin de rétention à l’unité 9 de Jaxaay, l’installation de machines à pompage des eaux stagnantes, la multiplication des visites de terrain. Aussi, la phase II du Projet de Gestion des Eaux Pluviales et d’adaptation au changement climatique -
PROGEP couvre la zone de Jaxaay pour les
besoins d’assainissement et d’aménagement de canalisations. Malgré ces initiatives politiques, le risque d’inondations reste toutefois pressant à Jaxaay avec ses conséquences sur la population, les habitations et l’environnement. Pour rappel, dans la maquette du Plan Jaxaay, il était prévu l’assainissement et l’aménagement de réseaux de drainage des eaux dans tous les quartiers avant même que les bénéficiaires ne s’installent. Mais jusqu’à présent cet engagement n’a pas été honoré et le risque persiste.
Pourquoi ça bloque ?
En toile de fond, la problématique des inondations demeure plus que jamais d’actualité dans l’agglomération de Dakar. Avec le temps, elle est devenue un casse-tête pour les pouvoirs publics et une situation lassante pour les populations qui en subissent les conséquences. Pourtant après les évènements de 2005, les pouvoirs publics pensaient avoir trouvé la solution avec le Plan Jaxaay. Mais avec le temps, ce fameux Plan n’a fait que mettre à nu les incohérences des politiques mises en œuvre jusque-là en matière de gouvernance des inondations. En effet, en dépit des centaines de milliards injectés pour résoudre le problème, les inondations semblent être une question sans répondre véritable pour l’Etat et ses partenaires. Pourquoi n’arrive-t-on pas à trouver la bonne formule ? Qu’estce qui bloque ? Faudrait-il comprendre en cela que le phénomène des inondations c’est « dans la main de Dieu » pour paraphraser le Pr Mame Demba Thiam. Quoi qu’il en soit, il faut agir et bien agir en promouvant non pas des stratégies compliquées et économiquement et socialement couteuses comme il est de coutume mais plutôt des stratégies simplistes et efficaces. C’est dans ce sens que le nouveau régime politique en place a ordonné d’abord, avant tous nouveaux investissements dans ce domaine, de faire des audits sur la gestion du Plan décennal de gestion des inondations - PDLI de 20122022 dans lequel plus de 700 milliards ont été injectés. Cette mesure est certes salutaire mais j’en ajouterai, pour être plus exhaustif, la réouverture du dossier des audits du Plan Jaxaay de 2010. Parallèlement, l’assainissement doit être mis au cœur des politiques de lutte contre les inondations car c’est la meilleure issue pour mettre en place des réseaux de drainage des eaux pluviales et usées, aménager des bassins de rétention, puiser la nappe phréatique pour faire redescendre le niveau. Cette année encore les prévisions météorologiques annoncent un hivernage très pluvieux, remettant ainsi en chantier l’épineuse question des inondations à Dakar.
Quelles solutions concrètes ?
1. Repenser la planification urbaine
Stopper l’occupation des zones inondables : des villes comme Lagos (Nigeria) ou Maputo (Mozambique) ont adopté des plans directeurs identifiant les zones interdites à la construction.
Relocaliser les familles exposées : à Saint-Louis, certains programmes soutenus par la Banque mondiale ont déjà déplacé des populations vulnérables face aux crues du fleuve.
Intégrer la gestion des risques dans les documents d’urbanisme (Plans Directeurs d’Urbanisme, PLU, Plans communaux de sauvegarde).
2. Moderniser et entretenir les infrastructures
Développer des bassins de rétention urbains comme ceux de Rotterdam (Pays-Bas) ou de Singapore, qui transforment l’eau pluviale en ressource.
Mettre en service des stations de pompage efficaces : l’exemple de l’Unité 24 des Parcelles Assainies, où le pompage de 300 m³/h a fait baisser le niveau d’eau de 95 cm à 45 cm en quelques heures, montre que des solutions techniques existent.
Favoriser des voiries perméables et l’infiltration naturelle de l’eau au lieu d’un simple rejet.
3. Développer une culture de prévention et d’anticipation
Cartographier précisément les zones à risque avec des drones et satellites (comme le fait Kigali, Rwanda).
Mettre en place des plans d’urgence locaux, identifier les lieux d’évacuation, stocker du matériel de secours.
Sensibiliser les populations à l’importance de garder les canaux et collecteurs propres pour éviter l’obstruction des réseaux.
4. S’inspirer des meilleures pratiques internationales
Abidjan (Côte d’Ivoire) a mis en place un vaste programme de drainage avec l’appui d’institutions internationales.
Cape Town (Afrique du Sud) utilise des solutions fondées sur la nature (zones humides restaurées, corridors verts) pour absorber les excès d’eau.
Rotterdam (Pays-Bas), ville construite en dessous du niveau de la mer, est devenue un modèle mondial grâce à une stratégie combinant infrastructures, planification et espaces publics multifonctionnels.
Les inondations au Sénégal ne sont pas une fatalité. Elles révèlent les failles de l’urbanisation, du drainage et de la gouvernance, mais offrent aussi une opportunité : bâtir des villes résilientes et durables.
La clé ? Anticiper plutôt que subir, investir dans des infrastructures modernes, planifier la ville intelligemment et s’inspirer des meilleures pratiques en Afrique et dans le monde.
Avec une volonté politique forte, une mobilisation des collectivités et une coopération internationale, le Sénégal peut transformer chaque crise en levier pour repenser son avenir urbain.
Signé par :
Ndemba DIALLO : Géographe - urbaniste - aménagiste et planificateur des projets Urbains en FRANCE
Papa Gueye SOW, Doctorant en Géographie affilié aux Laboratoires LEIDI de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal et LPED/IRD de l’Aix-Marseille Université, France ; Membre de la CoSav « Villes Durables » de l’IRD ; Jeune expert du programme Gener’Action de Ecolotrip.

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