Au Sénégal, le diplôme n’est pas seulement un titre académique. Dans l’imaginaire de beaucoup de familles, il reste une chance, parfois la chance d’une vie. C’est précisément pour cela que l’État doit contrôler rigoureusement l’enseignement supérieur privé, tout en pesant les mots qu’il emploie lorsqu’il parle des écoles, des formations et, indirectement, des diplômes de milliers de jeunes.
Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI), à travers la Direction générale de l’Enseignement supérieur (DGES), vient de publier une « Liste noire n°1 » d’établissements privés non reconnus à la date du 1er octobre 2026. La démarche de contrôle est nécessaire. L’État doit savoir qui forme, où, à quel niveau, avec quelle autorisation et pour délivrer quel diplôme. Il doit protéger les étudiants contre les structures irrégulières, les formations non habilitées et les diplômes dont la reconnaissance pourrait poser problème.
Mais l’expression « liste noire » pose problème.
Une administration n’a pas besoin de disqualifier pour contrôler. Elle doit qualifier juridiquement. Un établissement peut être non agréé, une implantation non autorisée, une institution non habilitée à délivrer certains diplômes ou une formation non accréditée. Ces situations peuvent être graves, mais elles ne sont pas nécessairement identiques. Les regrouper sous une même expression gomme les différences et ajoute une charge symbolique à ce qui devrait rester une information administrative précise.
Cette précaution est d’autant plus importante que l’enseignement supérieur touche directement à la trajectoire sociale des familles. Derrière chaque structure citée, il y a des étudiants déjà inscrits, des parents qui ont payé des frais de scolarité parfois importants, et des diplômés qui présentent aujourd’hui leurs titres sur le marché du travail. Une publication ministérielle peut donc avoir des conséquences qui dépassent largement l’établissement visé.
La première obligation devrait être d’expliquer clairement ce que signifie « non reconnu » dans chaque cas. Est-ce l’établissement lui-même ? Une antenne particulière ? Une formation ? Un niveau de diplôme ? Depuis quelle date ? Quelles conséquences pour les étudiants déjà inscrits ? Que deviennent les diplômes déjà délivrés ? Quelle procédure permet la régularisation ?
C’est ce niveau de précision qui protège réellement les familles.
L’enseignement supérieur privé a toute sa place au Sénégal. Mais cette place implique des obligations. On ne peut pas recruter des étudiants, percevoir des frais de scolarité et promettre des diplômes sans respecter les exigences réglementaires et académiques correspondantes. Les structures concernées doivent donc se mettre à niveau, régulariser leurs implantations, obtenir les habilitations nécessaires et faire accréditer leurs formations lorsque cela est requis. Celles qui ne remplissent pas les conditions ne devraient pas continuer à recruter comme si de rien n’était.
La fermeté est donc légitime. Le vocabulaire l’est beaucoup moins.
Le MESRI gagnerait à remplacer cette logique de « liste noire » par un registre public de conformité de l’enseignement supérieur privé, régulièrement actualisé. Pour chaque établissement, chaque implantation et chaque formation, les familles pourraient vérifier simplement : autorisation, habilitation, accréditation, procédure en cours ou restriction éventuelle.
Une telle démarche serait plus utile qu’une qualification globale. Elle permettrait de savoir non seulement qui n’est pas conforme, mais surtout qui l’est, sur quoi et à quelle date.
L’État doit être sévère avec l’irrégularité, mais prudent avec la réputation. Une école peut se mettre en conformité. Une implantation peut être régularisée. Une formation peut obtenir son accréditation. Un étudiant, en revanche, peut subir longtemps les conséquences d’une formule qui laisse croire que son établissement, son parcours ou son diplôme serait devenu suspect dans son ensemble.
Au Sénégal, où le diplôme reste profondément associé à l’espoir de promotion sociale, les mots de l’autorité publique comptent.
Le rôle du MESRI est de mettre de la lumière sur le système, pas de mettre du noir sur des noms. Aux établissements de se mettre aux normes. À l’administration de dire précisément lesquelles. Aux étudiants et aux familles de pouvoir choisir en connaissance de cause.
Pr Falilou COUNDOUL - universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate
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