Entretien avec Maître Diana Sally Dabo, Notaire à Sédhiou, Autrice et Membre du comité directeur de la chambre des notaires du Sénégal : « Pour réussir, il faut de la persévérance, de la résilience… et ne rien lâcher »

01 - Avril - 2026

À la croisée du droit et de la littérature, Maître Diana Sally Dabo incarne une trajectoire rare faite de rigueur professionnelle et de sensibilité artistique. Notaire à Sédhiou, autrice de poésie et membre du comité directeur de la Chambre des notaires du Sénégal, elle construit un parcours où les mots servent autant à sécuriser des actes juridiques qu’à exprimer les émotions humaines. Elle a accepté de revenir sur son engagement, son inspiration et sa vision d’une jeunesse africaine persévérante et créative. Entretien.

Vous êtes à la fois notaire et autrice. Comment ces deux univers, que l’on pourrait croire éloignés, dialoguent-ils en vous au quotidien ?
Les deux même s’ils sont éloignés ont en commun la maîtrise de la langue française et l’art des mots. Ma profession c’est notaire et l’écriture est mon exutoire.

Votre engagement dans le notariat, notamment à Sédhiou, vous place au cœur des réalités sociales. En quoi cette proximité avec les citoyens nourrit-elle votre écriture ?
Les écrivains s’inspirent de ce qui les entourent: le paysage, la nature, les gens… La Casamance est verte et naturelle ce qui inspire des gens comme moi qui aime les grands espaces et le monde rural. D’ailleurs dans mes écrits, je parle beaucoup de la nature et d’amour.

Le métier de notaire repose sur la rigueur, la précision et la responsabilité.

Retrouve-t-on ces exigences dans votre manière d’écrire ?

Je fais de la poésie en vers libre. L’idée c’est de faire quelque chose qui me plaît : écrire , et de m’évader dans mes écrits.

En tant que membre du comité directeur des chambres des notaires du Sénégal, vous participez à l’évolution de la profession. Quels sont aujourd’hui les grands défis du notariat sénégalais ?

À mon avis, c’est de travailler sur la visibilité de notre profession encore méconnue et face aux avancées de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux, rappelez aux gens que c’est un métier qui évolue et s’adapte. C’est un métier qui se modernise et rien ne peut remplacer l’expérience et l’expertise humaine d’un professionnel du droit qui passe des années à se former et à pratiquer son métier.

Votre présence au Salon du Livre Africain de Paris témoigne d’un autre registre d’engagement. Que représente pour vous cet espace de dialogue culturel et intellectuel ?

Toute la diversité africaine y est représentée ainsi que tous les styles littéraires. Participer au salon m’a permis de rencontrer mes lecteurs, des auteurs et éditeurs ainsi que beaucoup de professionnels du livre et de faire des échanges chaleureux. C’est un lieu de retrouvailles et de convivialité. Ces échanges nourris, nous font grandir et nous font changer de perspective sur notre style et l’univers du livre.

Lors de vos séances de dédicaces, vous avez rencontré un public varié. Qu’avez-vous découvert ou redécouvert à travers ces échanges directs avec vos lecteurs ?

Beaucoup suivent mes réseaux sociaux et se sont déplacés pour me voir. J’ai été touchée de voir qu’ils se retrouvent dans mes poèmes et que certains sont même des graines d’écrivain. Il est fascinant de constater qu’une fois que l’on écrit un livre, il nous appartient plus et notre histoire devient celle des autres qui vivent et s’identifient à travers nos mots.

Votre double casquette vous donne une position d’observatrice privilégiée de la société. Quels sujets ou réalités vous semblent aujourd’hui essentiels à porter à travers vos écrits ?

Je suis une poétesse de l’amour. Donc mes écrits sont inspirés par ce noble sentiment et ses variantes. L’amour est le sentiment le plus noble qui puisse exister. Que ne ferions-nous pas par amour ?

Pensez-vous que la littérature peut jouer un rôle dans la sensibilisation aux questions juridiques ou citoyennes, notamment dans nos sociétés africaines ?

Beaucoup de professeurs, de politiques et d’acteurs économiques font des livres et donc influencent leurs lecteurs. Ils jouent un rôle de sensibilisation dans la société sur des questions qu’ils traitent dans leur livre. Ils bouleversent les consciences ex : Léopold Sédar Senghor écrivain et homme politique sénégalais qu’on ne présente plus.

Votre ancrage à Sédhiou, loin des grands centres urbains, influence-t-il votre regard sur le Sénégal et sur les transformations en cours ?

Oui loin de la capitale, on apprécie la vie rurale. Le Sénégal est un pays où il y a plusieurs éthnies et religions qui cohabitent en harmonie. Il est donc important de garder nos valeurs africaines lorsqu’elles sont positives et unifient le pays. Loin du tumulte des grandes villes et du stress, on prends le temps de ralentir et de savourer les petits plaisirs de la vie. C’est une bonne chose la modernité mais elle ne doit pas nous faire perdre nos racines. “ Celui qui ne sait pas d’où il vient ne saura jamais où il va “comme dit un proverbe africain.

Être une femme dans un métier aussi exigeant que le notariat, tout en menant une carrière d’écrivaine, suppose une certaine discipline. Comment parvenez-vous à concilier ces responsabilités ?

Je suis la 1ere femme nommée notaire dans une charge en Casamance. Pour cela, il faut de la persévérance et briser le plafond de verre. Il faut aussi savoir s’organiser pour tenir ses différents engagements et donc pouvoir voyager pour participer aux salons littéraires tout en assurant ses rendez-vous professionnels.

Le droit et la littérature ont en commun le rapport au langage. Quelle importance accordez-vous aux mots, que ce soit dans un acte notarié ou dans un texte littéraire ?

La même importance. Je vise l’excellence. Je suis rigoureuse dans tout ce que je fais. J’aime le travail bien appliqué. J’écris depuis l’âge de 10 ans des poèmes et je veille à ce qu’ils soient simples mais bien faits. J’ai choisi un métier juridique parce qu’il faut maîtriser la langue française et qu’il faut un profil littéraire pour savoir rédiger des actes, des courriers. Il faut aussi expliquer aux clients les termes juridiques dans un langage simple et compréhensible par tous car il y a toutes sortes de clients, des personnes instruites à ceux qu’on nous envoie car il y une exigence légale de passer par un notaire. C’est une mission de service public. Le notaire sert son pays et toute la population sans distinction puisqu’il est un officier public ministériel.

La littérature africaine connaît aujourd’hui un rayonnement croissant. Selon vous, quel rôle les auteurs sénégalais peuvent-ils jouer dans cette dynamique ?

Beaucoup d’auteurs sénégalais ont connu un rayonnement international : Léopold Sedar senghor en est un et il a été aussi le 1er président du Sénégal après l’indépendance. Mais il y a toujours des choses à faire et à améliorer pour faire connaître les écrivains africains. Les nouveaux écrivains aussi sont des portes-voix de notre pays et de notre histoire écrite par nous et pour nous mais aussi pour faire connaître au monde notre culture.

Diriez-vous que vous écrivez davantage avec votre regard de juriste, de citoyenne, ou de femme engagée ?

J’écris avec mon regard de poétesse engagée en m’inspirant de ce qui m’entoure, de ce que je vis qui nourris mon univers artistique. Mais la thématique de mes livres reste des poèmes sur l’amour inspiré par de belles histoires et mon imagination a fait le reste.

Au fil de votre parcours, avez-vous ressenti le besoin d’utiliser l’écriture comme un espace de liberté, en contraste avec le cadre normé du droit ?

Oui j’écrivais avant d’être notaire. Quand j’étais une élève en 5e, j’écrivais mes poèmes dans un journal intime j’avais 10 ans. Et cet exercice m’a permi de créer mes poèmes, de les mettre en forme et de les faire mûrir. Des années plus tard j’ai publié ces poèmes dans deux livres édités par harmattan : Parlez-moi d’amour et chrysalide.

Le notaire est souvent perçu comme un garant de stabilité sociale. L’écrivain, lui, questionne et bouscule. Comment conciliez-vous ces deux postures ?

Je refuse de me définir comme l’un ou l’autre je suis les deux. Je suis une notaire qui écrit et c’est souvent le cas dans les professions juridiques comme avocat ou professeur de droit où l’on aime écrire et partager nos idées.

Avez-vous le sentiment que votre parole d’autrice est renforcée par votre crédibilité professionnelle en tant que notaire ?

J’écris des poèmes sur l’amour pas sur le droit. Ce n’est pas le même domaine et les attentes sont différentes. Ceux qui aiment mes livres n’ont pas forcément besoin d’un notaire. Ces deux univers évoluent dans des milieux différents mais représentent ce que je suis.

Quels enseignements tirez-vous de votre participation au Salon du Livre Africain de Paris, tant sur le plan humain que professionnel ?

Les écrivains doivent participer aux salons pour rencontrer ceux qui lisent et achètent leur livre. C’est toujours intéressant pour l’auteur de savoir comment est perçu son livre et pour les lecteurs de savoir à quoi ressemble l’ auteur et lui poser des questions sur son livre en face. Pour les professionnels ce sont des échanges et il peut y avoir des opportunités.

Voyez-vous émerger une nouvelle génération d’auteurs sénégalais, et que leur recommanderiez-vous, notamment à ceux qui évoluent en parallèle d’une autre carrière ?

J’ai fais des rencontres avec des élèves dans des lycées et j’ai découvert que beaucoup de jeunes écrivent déjà. Mais en grandissant certains abandonnent et ne sont pas publiés. Être écrivain c’est de la persévérance et faire face aux défis de l’édition, de la promotion et de la commercialisation de son livre. On n’est pas préparé à vendre son livre puisque l’auteur est dans un processus créatif. Mais une fois que le livre est là, il faut le faire connaître au public. On peut être écrivain et avoir un métier en parallèle puisque encore peu d’écrivains vivent de leur droit d’auteur. Un conseil que je peux donner c’est d’avoir de la persévérance et de la résilience.

Quels projets vous occupent actuellement, que ce soit dans le domaine du droit ou de l’écriture ?
J’ai deux livres qui vont bientôt paraître Mon univers et Symphonie chez l’harmattan. Tous deux sont des livres de poésie.

Enfin, si vous deviez définir en quelques mots le fil conducteur de votre engagement entre justice, écriture et société , que diriez-vous ?

Je suis fière de mon parcours et de mes réalisations car j’ai réalisé mes rêves et j’ai atteint certains objectifs. Bien entendu, j’ai encore d’autres défis à relever mais je suis sur la bonne voie. Pour être notaire, écrivaine et 1ere femme notaire en Casamance il faut de la persévérance et de la résilience. Et surtout ne rien lâcher !

Entretien : Malick Sakho

 

Commentaires
0 commentaire
Laisser un commentaire
Recopiez les lettres affichées ci-dessous : Image de Contrôle
Autres actualités

Entretien avec Pape Moussa Camara, Journaliste-politologue sénégalais install...

01 Avril 2026 0 commentaires
Dans un contexte où l’information circule rapidement et où les enjeux médiatiques deviennent de plus en plus complexes, le rôle du journal...
Demande de renseignement

Contactez nous au

07 69 67 77 43

ou