Le Projet de loi de finances rectificative pour 2026 n’est pas une simple mise à jour technique de la Loi de finances initiale. Il révèle surtout une réalité préoccupante : en quelques mois, les hypothèses sur lesquelles reposait le budget de l’État se sont fortement dégradées, tandis que la stratégie gouvernementale demeure largement défensive, coûteuse et insuffisamment documentée.
Le gouvernement invoque le choc pétrolier, les tensions géopolitiques, le ralentissement mondial et le déficit pluviométrique. Ces facteurs existent. Mais ils ne peuvent pas tout expliquer. Une crise extérieure ne justifie pas l’absence de scénario alternatif, la fragilité des prévisions de recettes ni le recours croissant à l’endettement pour financer des dépenses courantes.
Des recettes en forte chute.
Entre la LFI et la LFR 2026, les recettes budgétaires passent de 6 188,8 milliards à 5 848,7 milliards de FCFA. C’est une baisse de 340,1 milliards.
La dégradation est encore plus nette pour les recettes fiscales, qui chutent de 5 384,8 milliards à 4 931,5 milliards, soit une moins-value de 453,3 milliards. Le recul provient principalement des recettes attendues du Plan de redressement économique et social.
Les recettes fiscales liées au PRES passent de 703,6 milliards à 303,5 milliards de FCFA : une baisse de 400,1 milliards. Les recettes non fiscales rattachées au même plan passent, elles, de 59 milliards à seulement 8 milliards.
Cette situation soulève une question centrale : comment des recettes aussi importantes ont-elles pu être inscrites dans la LFI avec un niveau de certitude aussi élevé alors que les mécanismes de recouvrement, les bases imposables et le calendrier d’exécution ne semblaient pas suffisamment sécurisés ?
Une prévision budgétaire n’est pas un discours politique. Elle doit reposer sur des mesures juridiquement applicables, administrativement exécutables et économiquement crédibles.
L’énergie absorbe les marges de l’État.
La subvention à l’énergie passe de 250 milliards à 790,3 milliards de FCFA. Elle augmente donc de 540,3 milliards et représente désormais 3,5% du PIB, contre 1,1% dans la LFI.
Cette explosion est le cœur de la crise budgétaire. Mais elle révèle aussi l’absence d’un véritable mécanisme de protection contre les chocs énergétiques.
Le gouvernement affirme vouloir passer progressivement d’une subvention généralisée à une subvention ciblée. L’objectif est légitime. Mais le document ne fournit pas suffisamment d’éléments sur :
- le nombre exact de ménages concernés ;
- les critères d’éligibilité ;
- le calendrier de ciblage ;
- les montants des compensations ;
- le mécanisme de contrôle ;
- les mesures destinées à éviter une hausse brutale du coût de la vie.
La hausse des prix administrés des hydrocarbures a déjà été décidée. Elle risque de se transmettre aux transports, à l’alimentation, à la pêche, à l’agriculture et aux petites entreprises.
La population doit donc comprendre que la subvention n’a pas disparu : elle est déplacée. Hier, elle était prise en charge par le budget de l’État. Demain, une partie du coût sera supportée directement par les ménages et les entreprises.
Le déficit explose malgré les coupes.
Le déficit budgétaire global passe de 1 245,1 milliards à 1 735,2 milliards de FCFA. Il atteint 7,6% du PIB, contre 5,4% dans la LFI.
Cette détérioration intervient alors même que l’État réduit fortement ses investissements :
- moins 315,7 milliards sur les investissements financés sur ressources internes ;
- moins 239,3 milliards sur les investissements financés sur ressources extérieures ;
- soit une réduction totale de 555 milliards de FCFA.
Le gouvernement présente ces coupes comme une rationalisation des projets à faible performance. C’est en partie défendable. Mais une question demeure : si les projets étaient réellement peu performants ou peu prioritaires, pourquoi ont-ils été inscrits dans la LFI quelques mois plus tôt ?
Et si certains projets sont réellement structurants, pourquoi sont-ils les premiers sacrifiés lorsque le budget se tend ?
Le risque est clair : réduire l’investissement tout en maintenant ou en augmentant les dépenses courantes. Cette configuration ne crée pas de croissance durable. Elle finance le présent au détriment de la capacité productive future.
La dette devient le poste qui étouffe tout.
Les intérêts et commissions de la dette passent de 1 190,6 milliards à 1 285,2 milliards de FCFA, soit une hausse de 94,6 milliards.
Le document reconnaît que le Sénégal a davantage recours à des bons du Trésor de maturité courte, avec des intérêts précomptés plus élevés, en raison de la dégradation de sa signature.
C’est un signal particulièrement préoccupant.
Le pays emprunte davantage à court terme, paie plus cher et doit refinancer plus rapidement. Cette stratégie peut résoudre une urgence de trésorerie, mais elle augmente le risque de liquidité et expose davantage les finances publiques aux variations de taux et à la confiance des marchés.
Le besoin total de financement atteint 6 774,2 milliards de FCFA. Il comprend notamment :
- 4 516,2 milliards pour l’amortissement de la dette ;
- 1 735,2 milliards pour financer le déficit ;
- 300 milliards pour apurer des arriérés intérieurs ;
- 172,8 milliards d’emprunts rétrocédés ;
- 50 milliards pour les opérations extérieures des armées.
La variation nette de l’encours de la dette est fixée à 2 258 milliards de FCFA.
Il faut le dire clairement : l’État ne s’endette plus seulement pour investir. Il s’endette aussi pour financer le déficit, payer des arriérés, couvrir des charges de trésorerie et absorber le coût de décisions antérieures.
La contradiction de la stratégie.
La stratégie gouvernementale repose officiellement sur quatre axes :
1. relever partiellement les prix des hydrocarbures ;
2. réduire les dépenses non productives ;
3. renforcer les filets sociaux ;
4. préserver les projets structurants de Sénégal 2050.
Sur le papier, cette architecture est cohérente. Dans les chiffres, elle est beaucoup plus fragile.
D’un côté, les dépenses de personnel restent inchangées à 1 532,8 milliards de FCFA. De l’autre, les biens, services et transferts courants augmentent de 535 milliards, passant de 1 650 milliards à 2 185 milliards.
Dans le même temps, les investissements financés sur ressources internes diminuent de 315,7 milliards.
Le budget réduit donc une partie des dépenses d’avenir tout en augmentant les dépenses de fonctionnement et de transferts. Ce choix peut être nécessaire en période de crise, mais il ne peut pas constituer une stratégie durable.
Une consolidation budgétaire sérieuse ne consiste pas seulement à couper les projets. Elle doit aussi examiner :
- le train de vie de l’État ;
- les dépenses administratives ;
- les agences publiques ;
- les exonérations fiscales ;
- les subventions mal ciblées ;
- les marchés publics ;
- les garanties accordées aux entreprises publiques ;
- les coûts des restructurations ;
- les dépenses fiscales dont l’efficacité n’est pas démontrée.
Sur ces sujets, la LFR reste trop peu précise.
Des mesures fiscales qui appellent vigilance.
La LFR introduit une contribution de solidarité économique sur les opérateurs de transfert d’argent et de monnaie électronique, avec des taux de 8%, 9% et 10% selon les tranches de chiffre d’affaires.
L’objectif de mobilisation des recettes est compréhensible. Mais toute taxation du secteur numérique et des transferts d’argent doit être évaluée avec prudence.
Le risque est de renchérir les coûts supportés par les utilisateurs, notamment les ménages modestes, les travailleurs informels et la diaspora. Une partie de la charge pourrait être répercutée sur les commissions de transfert et de paiement.
La LFR prévoit également un droit de timbre de 1% sur les quittances pour les paiements supérieurs à 100 000 FCFA. Dans une économie où les transactions formelles restent coûteuses et où la bancarisation doit progresser, cette mesure mérite un débat public approfondi.
Le gouvernement veut élargir l’assiette fiscale. Très bien. Mais il doit éviter de fiscaliser davantage les acteurs déjà visibles tout en laissant échapper des pans entiers de l’économie informelle, des sous-déclarations et des flux non documentés.
Le logement social : une bonne intention, un risque de rente.
La LFR reconduit des avantages fiscaux et douaniers pour les promoteurs immobiliers engagés dans des programmes de logements économiques :
- réduction de 50% de l’impôt sur les sociétés ;
- suspension ou exonération de TVA dans certaines conditions ;
- réduction de 50% des droits d’enregistrement ;
- exonérations douanières ;
- admission temporaire pour certains équipements.
Le soutien au logement social est nécessaire. Mais une question doit être posée : qui bénéficiera réellement de ces avantages ?
Sans plafonds de prix, obligations de livraison, critères transparents d’attribution et mécanisme de contrôle indépendant, les incitations fiscales risquent de devenir une subvention indirecte aux promoteurs sans garantie que le logement devienne accessible aux ménages modestes.
Un avantage fiscal n’est justifié que s’il produit un avantage social mesurable. Chaque franc de dépense fiscale doit être associé à un nombre de logements livrés, un prix maximal, un délai et un bénéficiaire clairement identifié.
Le marquage fiscal : utile, mais attention aux abus.
Le marquage fiscal des marchandises peut contribuer à lutter contre la fraude et à protéger les entreprises locales. Mais le dispositif prévoit des sanctions lourdes : amendes, saisies, confiscations et immobilisation possible des moyens de transport.
La vigilance est indispensable pour éviter que ce mécanisme ne devienne un instrument de pression sur les petits commerçants, les transporteurs et les importateurs réguliers.
Il faut des procédures contradictoires, des voies de recours rapides, une traçabilité des saisies et une publication régulière des résultats. L’État doit combattre la fraude, mais il doit aussi combattre l’arbitraire.
La dette non financière : le passé revient dans le budget.
La LFR autorise l’intégration et la régularisation de 300 milliards de FCFA de dette non financière fiabilisée due aux créanciers de l’État.
L’apurement des arriérés est nécessaire. Il peut soulager les entreprises, préserver des emplois et restaurer la confiance dans la commande publique.
Mais cette opération doit être accompagnée d’une transparence totale :
- liste des créanciers ;
- nature des prestations ;
- montants dus ;
- date de naissance des créances ;
- critères de fiabilisation ;
- calendrier de paiement ;
- responsables des engagements irréguliers.
Payer les créanciers est indispensable. Ne pas identifier les responsables de l’accumulation des arriérés serait irresponsable.
Sinon, le message envoyé sera dangereux : l’État pourra engager des dépenses hors cadre, puis régulariser après coup par une nouvelle loi de finances.
Ce que le gouvernement doit maintenant faire!
La LFR ne peut pas être adoptée comme un simple acte de régularisation comptable. Elle doit ouvrir une nouvelle étape de transparence et de responsabilité.
Le gouvernement doit publier :
- un scénario budgétaire pessimiste, central et optimiste ;
- une trajectoire crédible de réduction du déficit ;
- un plan précis de réforme des subventions énergétiques ;
- le détail des projets d’investissement annulés ou réduits ;
- la liste des dépenses fiscales et leur rendement économique ;
- le calendrier d’apurement des arriérés ;
- la structure par maturité et par taux de la dette ;
- les risques liés aux entreprises publiques et aux garanties de l’État ;
- les bénéficiaires des mesures fiscales en faveur du logement.
Le Parlement doit également disposer d’un véritable temps d’examen. Une LFR qui modifie les recettes, les dépenses, la dette, la fiscalité et les règles de gestion de l’État ne peut pas être traitée comme une formalité administrative.
En conclusion, je terminerai par dire que, la LFR 2026 est le constat officiel d’une trajectoire budgétaire qui s’est brutalement dégradée.
Les recettes baissent. Les subventions explosent. Les intérêts de la dette augmentent. Le déficit atteint 7,6% du PIB. Les investissements reculent. Les emprunts à court terme deviennent plus importants. Les ménages risquent de supporter une part croissante de l’ajustement.
Le gouvernement ne peut pas se contenter d’invoquer les chocs extérieurs. Un État sérieux doit prévoir les risques, publier ses hypothèses, corriger ses erreurs et protéger les citoyens par des mesures ciblées, transparentes et contrôlables.
La population doit rester vigilante. Derrière les milliards et les tableaux budgétaires, il y a le prix du carburant, le coût du transport, les factures, les emplois, les entreprises en attente de paiement et les générations futures qui devront rembourser la dette.
La question n’est donc pas seulement de savoir si la LFR 2026 équilibre les comptes sur le papier. La vraie question est de savoir si elle prépare le redressement du pays ou si elle repousse encore le coût de la crise.
À ce stade, le gouvernement ajuste les chiffres. Il doit encore démontrer qu’il maîtrise la trajectoire.
Dr Mouhamed Ben Diop
Président Parti Pass Pass
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