Après près de vingt ans passés en France, Seydina Omar Ba, président de DEFAR – Les Bâtisseurs, a fait le choix de rentrer définitivement au Sénégal pour mettre son expérience au service de son pays. Dans cet entretien accordé à Diaspora Magazine, il livre un regard sans concession sur les défis du retour des Sénégalais de l'extérieur, le rôle de la diaspora dans le développement national, la situation politique et économique du pays, ainsi que la vision portée par son mouvement pour bâtir un Sénégal fondé sur l'éthique, l'éducation et la responsabilité.
Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Je suis un Sénégalais de 43 ans, marié et père de 3 enfants. J’ai démarré mon parcours scolaire à l’école primaire de Touba Peycouck (mon village), avant de le poursuivre au CEM Diamaguène (Thiès), au Lycée El Hadji Malick Sy, à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, à l’Université Jean Monet de Saint-Étienne (France), puis à l’Ecole des Hautes Études internationales et Politiques de Paris. J’ai vécu en France pendant près de 20 ans avant de rentrer définitivement au Sénégal. Je suis membre fondateur l’Union des Jeunes Cadres Africains pour le Développement, dont je fus le Secrétaire général. J’ai été coordinateur de la Ligue internationale de l’Education. J’ai dirigé plusieurs initiatives en faveur de la diaspora où j’ai été très actif dans des projets humanitaires, notamment le rapatriement des Sénégalais décédés du COVID-19. Je suis également auteur de plusieurs ouvrages sur les migrations, les relations Nord-Sud, le racisme, etc. J’ai animé plusieurs conférences dans le monde sur ces thématiques. Professionnellement, je fus Directeur des Programmes d’une ONG pour la protection de l’enfance, Directeur des Ressources Humaines d’une société sénégalaise de génie civil et travaux publics, puis Directeur Général d’une entreprise spécialisée dans le calcul de structures. Je suis actuellement Directeur d’un cabinet d’études et de conseil au Sénégal.
Après plusieurs années passées dans la diaspora, qu’est-ce qui vous a motivé à revenir vivre définitivement au Sénégal ?
Je suis revenu au pays, car j’estime avoir capitalisé assez d’expériences et de compétences qui peuvent être utiles à mon pays. J’ai toujours vécu avec la conviction que si je devais passer toute ma vie à essayer d’être reconnaissant envers mon pays je n’y arriverais jamais. Rentrer au pays est donc le minimum que je pouvais faire pour entamer cette mission de reconnaissance. Je demeure également convaincu que c’est au Sénégal, au milieu de mes compatriotes, que je peux assumer au mieux cette mission.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les conditions de retour et de réinsertion des Sénégalais de l’extérieur ?
Les conditions de retour demeurent difficiles, car elles reposent entièrement sur les épaules de celui ou celle qui décide de rentrer. On a beau promettre des accompagnements au retour, ils demeurent insuffisants pour ne pas dire inexistants. Par ailleurs nombre de Sénégalais de la diaspora commettent l’erreur de penser que la principale condition pour rentrer au pays est d’avoir un projet et de l’argent pour le financer. Que nenni ! Le principal défi est de re-vivre au Sénégal en tant que Sénégalais, de renouer avec certains réflexes, de réapprendre le rapport au temps, à l’argent, aux relations humaines et ce, sans perdre cette flamme allumée depuis l’étranger. Le retour n’est pas non plus une leçon que l’on transmet au candidat pour qu’il l’apprenne par cœur. Non ! Chaque parcours est singulier. Mais il y a une constante qui est que toutes les conditions ne seront jamais réunies pour rentrer. Il y a toujours un risque à prendre et il faut le prendre si on veut réussir son retour au Sénégal.
Selon vous, quels sont actuellement les principaux problèmes auxquels sont confrontés les Sénégalais vivant en Europe et dans le reste du monde ?
Vivre hors de son pays, loin des siens, est déjà une grande fragilité. Mais l’un des problèmes majeurs demeure l’insertion. Le Sénégalais est connu pour son attachement à sa terre d’origine, ce qui le pousse à penser constamment au retour. Au plan socio-mental, cette obsession rend difficile l’insertion dans le pays d’accueil. Le défi est de trouver l’équilibre entre une vie paisible dans le pays d’accueil et la préparation sereine du retour, ce qui n’est pas évident. Les autres problèmes sont essentiellement d’ordre administratif. Les Sénégalais sont majoritairement livrés à eux-mêmes dans les pays d’accueil. Malgré les promesses de rupture, nos consulats fonctionnent encore comme de simples structures budgétivores sans réel impact sur la vie des Sénégalais établis à l’étranger. Quant à nos ambassades, elles restent enfermées dans la sophistication diplomatique alors que l’évolution du monde appelle une diplomatie proactive, dynamique et diversifiée.
Vous aviez déclaré que les députés de la diaspora ne s’occupaient pas suffisamment des préoccupations des Sénégalais de l’extérieur. Ce constat est-il toujours valable aujourd’hui ?
Le fond de ma pensée est que le nombre de députés, de manière générale, doit être considérablement revu à la baisse. 165 députés c’est trop dans un pays de 18 millions d’habitants ! Leur mode d’élection doit également être revu. Quant aux députés de la Diaspora, je pense qu’ils doivent être supprimés. La prise en charge des préoccupations des Sénégalais établis à l’étranger doit être portée par une structure composée de représentants des associations sénégalaises reconnues dans la diaspora. Il faudra également créer un ministère plein en charge de la diaspora en lieu et place d’un simple Secrétariat d’Etat et s’assurer que celui ou celle qui a en charge le portefeuille soit issu de cette diaspora avec une expérience éprouvée.
Comment l’État du Sénégal pourrait-il mieux accompagner les Sénégalais de la diaspora dans leurs projets d’investissement et de retour au pays ?
Depuis de nombreuses années, on nous parle d’une banque de la diaspora, sans réelle avancée. Elle est devenue incontournable pour capter les flux financiers dont l’essentiel, faute d’un canal d’orientation sérieux, va dans la consommation courante des Sénégalais. Par ailleurs, il faut sortir de cette vision politique infantilisante faite de promesses d’aides ou d’incitations individuelles au retour. Cela ne fonctionne pas ! J’ajoute que nombre de Sénégalais établis à l’étranger ne comprennent pas pourquoi leurs revenus perçus dans leurs pays d’accueil ne comptent pas dans les procédures bancaires de financement au Sénégal. En attendant la levée de ce blocage, l’Etat peut réfléchir à un mécanisme de garantie afin que ceux qui remplissent les conditions puissent contracter les prêts pour financer leurs projets sans devoir passer par des structures souvent politisées.
Les enfants nés à l’étranger constituent une nouvelle génération de Sénégalais. Comment préserver leur attachement au Sénégal, à sa culture et à ses langues nationales ?
La première chose à accepter est que ces enfants, parce que nés dans un autre pays, ne seront jamais totalement des Baol-baol, Kajoor-Kajoor, Ndiambour-Ndiambour, etc… à moins de les amener au Sénégal dès le bas âge et ce, pour plusieurs années. Beaucoup de parents ont raté l’éducation de leurs enfants à l’étranger en voulant créer des clones culturels ou des copies conformes. Or, il faut considérer la double culture comme une chance, une ouverture au monde. Le vrai défi est d’inculquer aux enfants les valeurs religieuses et culturelles qui en feront des citoyens accomplis utiles à eux-mêmes, à leurs pays de naissance et à leurs pays d’origine. Cette mission éducative est cependant trop complexe pour être laissée aux seuls parents, souvent submergés par les activités professionnelles. Les associations sénégalaises et les dahiras devront enrichir leurs missions pour jouer un vrai rôle dans cette mission éducative.
Faut-il mettre en place une politique spécifique en faveur des jeunes Sénégalais nés à l’étranger afin de renforcer leurs liens avec le pays de leurs parents ?
DEFAR - Les Bâtisseurs prône la création d’une « Maison du Sénégal » dans toutes les grandes capitales des pays d’accueil pour servir de courroie de transmission culturelle. Ces Maisons, dont le mode de fonctionnement sera défini lors d’une phase pilote, renforceraient le rayonnement culturel du Sénégal tout en prenant en charge les besoins de rapprochement avec le pays d’origine à travers des excusions, des échanges culturels, etc.
Quel bilan faites-vous de la situation politique du Sénégal depuis l’alternance de 2024 ?
Les maitre-mots sont « déception » et « statu quo ». Les Sénégalais sont déçus de voir un tandem qui a mobilisé tant d’énergie et suscité tant d’espoir, se déliter sous le poids des ambitions politiques. En parcourant le pays, je rencontre des Sénégalais au regard vide, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive. Nos compatriotes sont à la fois déprimés et désabusés ! Quant au statu quo, nous le ressentons tous. Depuis plus de deux ans, l’économie est à l’arrêt, les finances publiques sont en surchauffe, la dette publique explose, les entreprises ferment en cascade, des emplois sont détruits par milliers. Nous recevons en pleine figure les conséquences de deux années sans réel cap et sans vision claire sur l’avenir du pays. Je forme le vœu que les prochains mois se soldent par une vraie relance de l’économie, sans que l’on compromette pour autant les intérêts du Sénégal et sans l’acceptation de conditions drastiques, notamment avec le FMI, de nature à amplifier la crise au plan social.
Quelles devraient être, selon vous, les priorités du gouvernement pour répondre aux attentes des populations et de la diaspora ?
La première priorité est de stabiliser le pays. En effet, il n’y a rien de pire pour un Sénégalais établi à l’étranger que de voir son pays tanguer. Ensuite, il importe de relancer l’économie pour soulager les compatriotes dont les transferts financiers vers le Sénégal s’accentuent en période de crise pour éviter les naufrages familiaux. Il faut par ailleurs cesser de percevoir la diaspora comme un simple portefeuille ou une communauté politico-électorale. La diaspora sénégalaise c’est d’abord une force intellectuelle, un creuset d’expériences, une mine de compétences qui ne demandent qu’à être utiles au Sénégal. Il faut des canaux sérieux pour les capitaliser au service du pays. Je suis de ceux qui pensent que si le Sénégal doit s’en sortir un jour, sa diaspora jouera le rôle prééminent.
Comment jugez-vous aujourd’hui l’état de la démocratie et du dialogue politique au Sénégal ?
Les DEFARISTES que nous sommes estimons que le Sénégal n’est pas un pays démocratique. Cette déclaration peut surprendre, mais nous considérons que si démocratie au sens originel signifie « pouvoir du peuple » (demos kratos), notre pays en est loin. En effet, dans une vraie démocratie les valeurs, les croyances et les aspirations de la majorité du peuple doivent se traduire dans le mode de gouvernance et d’exercice du pouvoir. Or, dans nos pays, les textes et lois, à commencer par la charte fondamentale, sont les reliques d’une culture politique étrangère, d’un rapport au pouvoir sans lien avec notre Histoire. Un simple exemple : 70 % des Sénégalais ne lisent ni ne parlent le français. Pourtant, tous nos textes officiels sont rédigés dans cette langue. Cette seule incongruité suffit à battre en brèche l’idée d’un Sénégal qui serait une démocratie. Nous sommes malheureusement enfermés dans une logique purement politique dans laquelle les élections et les alternances sont considérées, à tort, comme l’alpha et l’oméga de la démocratie.
Pouvez-vous présenter DEFAR – Les Bâtisseurs et les valeurs qui fondent votre engagement ?
DEFAR - Les Bâtisseurs est un formation politique née de la conviction que les crises du Sénégal sont avant tout morales, spirituelles, organisationnelles et civilisationnelles. Concept wolof à portée multidimensionnelle, DEFAR signifie former, éduquer, construire, bâtir. Il affirme qu'une République ne peut être forte que lorsqu'elle est enracinée dans les valeurs, l'histoire, la foi et les aspirations de son peuple. DEFAR - Les Bâtisseurs propose une voie sénégalaise fondée sur l'autodétermination, la responsabilité, l'éthique et la préservation du bien commun. Il place l'être humain au cœur de la transformation sociale, en harmonie avec son Seigneur, avec lui-même et avec ses concitoyens. Notre vision en 3D professe que c’est un citoyen accompli (DEFARU), en interaction harmonieuse avec ses compatriotes (DEFAROO) qui peut bâtir le Sénégal (DEFAR) : DEFARU-DEFAROO-DEFAR. DEFAR - Les Bâtisseurs œuvre à l'émergence d'un leadership exemplaire qui concilie spiritualité, gouvernance moderne et efficacité. En rupture avec les pratiques politiques dévoyées, DEFAR réhabilite le devoir et la responsabilité afin de bâtir un Sénégal épanoui au service des générations présentes et futures.
Quels sont les principaux projets et chantiers que votre mouvement souhaite porter dans les années à venir ?
Le plus grand chantier de DEFAR - Les Bâtisseurs est celui de l’éducation. Notre conviction est que le problème majeur du Sénégal c’est d’abord le Sénégalais lui-même. On ne saurait bâtir un Sénégal meilleur sans une profonde réforme de notre système d’éducation, d’enseignement et de formation, obsolète à plus d’un titre. Nous sommes également très sensibles à la déliquescence de notre système de santé. Nous pensons que la carte sanitaire du Sénégal doit être largement réadaptée. La notion de case de santé, notamment, est totalement dépassée par l’évolution de la prise en charge sanitaire dans notre pays. Nous devons passer d’une logique archaïque de « politique de la santé » à une logique moderne d’«accès aux soins ». Nous inscrivons également dans nos chantiers un meilleur management de nos ressources naturelles stratégiques, une politique industrielle qui échappe aux aléas des alternances politiques, une stratégie moderne de financement des projets de l’Etat, un ambitieux programme pour la souveraineté alimentaire et énergétique, le transport, l’emploi, la sécurité publique, entre autres chantiers. Nous ambitionnons par ailleurs de mener d’importantes réformes institutionnelles pour passer d’un Etat « obèse » et peu efficace à un Etat « musclé » et efficient.
Quelle place réservez-vous aux Sénégalais de la diaspora dans la vision et les actions de DEFAR – Les Bâtisseurs ?
Les Sénégalais de la diaspora ont la chance de vivre, pour la plupart, dans des pays qui fonctionnent, des pays dont la gouvernance est d’abord orientée vers le service aux populations. Cette expérience en fait des citoyens qui ne se résignent jamais, qui ne s’accommodent jamais de la situation économique désastreuse de notre pays. Les Sénégalais de la diaspora vivent dans un monde de possibles, d’opportunités, un monde qui se transforme, qui avance à grande vitesse. Cette expérience est devenue un état d’esprit qui peut soulever des montagnes. J’invite donc toute la diaspora sénégalaise à considérer DEFAR - Les Bâtisseurs comme un atelier de confection de schémas optimistes et réalistes qui porteront notre pays vers les sommets. Plus que le développement, DEFAR - Les Bâtisseurs vise l’épanouissement de tous les Sénégalais sans distinction de religion, d’ethnie, d’origine géographique, de statut social ou de sexe.
Quel message souhaitez-vous adresser aux Sénégalais de l’intérieur comme de l’extérieur qui suivent votre parcours et vos initiatives ?
J’invite mes compatriotes à rester debout, à regarder devant, à demeurer fiers d’être Sénégalais. Je les invite à se relever à chaque chute, à poursuivre le chemin individuel et collectif vers le mieux-être du Sénégal. Aucune déception ne doit devenir un découragement ! Aucune difficulté ne doit constituer un blocage. Nous sommes nés pour agir, pour avancer, pour produire, dans cette exaltante mission collective de transformation de notre pays. Il faudrait que chacun, dans l’intimité de sa relation avec le Seigneur, puisse, à chaque fois qu’il se couche le soir, jurer qu’il a donné le meilleur de lui-même pour son pays. Entretien : Malick Sakho