Entretien avec M. Youssouf Camara, directeur général de La Maison de l'Afrique : “La diaspora n'est pas un coffre-fort ouvert à toute demande.”

01 - Octobre - 2026

Depuis 52 ans, La Maison de l'Afrique (LMDA) œuvre au rapprochement entre le continent africain, sa diaspora et ses partenaires à travers le monde. Espace de dialogue, de coopération et de promotion des initiatives africaines, elle accompagne les dynamiques économiques, culturelles et institutionnelles qui participent au rayonnement de l'Afrique. À une époque où les diasporas africaines occupent une place de plus en plus importante dans les enjeux de développement, d'investissement et de transfert de compétences, La Maison de l'Afrique apparaît comme un acteur incontournable dans la construction de passerelles durables entre les peuples et les territoires. Pour mieux comprendre son action, ses ambitions et sa vision de l'avenir, nous avons rencontré son directeur général qui revient dans cet entretien, sur le rôle de l'institution, les attentes vis-à-vis de la diaspora africaine et les perspectives qui se dessinent pour les années à venir. Entretien :

Pour commencer, pouvez-vous nous rappeler l'histoire de La Maison de l'Afrique et les valeurs qui ont guidé sa création ?

La Maison de l'Afrique naît en 1974, à l'initiative de trois chefs d'État : Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny et Georges Pompidou, dans la continuité des travaux menés en 1972 par les chefs d'État africains. Sa mission est de doter l'Afrique d'un outil de promotion de ses économies, de ses arts et de ses cultures, à partir de Paris. Cinquante ans plus tard, elle reste vraisemblablement la dernière entreprise privée et panafricaine dans son actionnariat à être encore active. Elle fait partie de la génération des entreprises à ambition panafricaine, comme Air Afrique. Son capital appartient toujours aux 11 pays fondateurs, réunis autour d'un conseil de présidents de chambres de commerce et d'un directeur général. Cette fidélité au projet collectif, couplée à son modèle économique et à une rigueur dans la gestion opérationnelle, explique sa longévité. L'actuel président du conseil d'administration est le président de la CCI Côte d'Ivoire, monsieur Faman TOURÉ.

Plus de cinquante ans après sa fondation, quelle est aujourd'hui sa mission principale et en quoi demeure-t-elle pertinente dans le contexte actuel ?

Cette mission qui, je le rappelle, est la promotion de l'excellence africaine à partir de Paris, reste pertinente parce que l'Afrique demeure méconnue, parfois redoutée, souvent réduite à des préjugés qui interdisent la coopération d'égal à égal à laquelle elle a droit. Ces préjugés circulent dans les deux sens, vers et depuis le continent et freinent une création de valeur qui devrait profiter au plus grand nombre. Le secteur associatif et les initiatives individuelles sur et hors du continent africain font beaucoup, mais pour un continent de 54 pays et bientôt deux milliards d'habitants, cela reste mineur si les vrais leviers économiques, sociaux et politiques nationaux ne sont pas actionnés avec la même énergie et la bonne rigueur morale dans la gestion des affaires.

Quelles sont les principales actions et activités que mène actuellement La Maison de l'Afrique en faveur du continent et de sa diaspora ?

Nos actions se répartissent en deux catégories, celles que nous portons et celles que nous soutenons. Par exemple, nous préparons actuellement Brands Licensing Africa (BLA) www.brandslicensingafrica.com, dont la deuxième édition se tiendra les 15 et 16 octobre 2026 à Abidjan, avec la CCI de Côte d'Ivoire comme organisateur et le Bénin comme pays à l'honneur. L'ambition est de poursuivre les actions d'accompagnement des marques africaines, pour accéder au marché mondial du branding et du licensing, qui soutient le modèle économique de LMDA depuis cinq décennies. Dans un cadre plus large, l'objectif du protocole appelé Brands Africa, en cours de test au Bénin, est d'établir dans les CCI africaines, un environnement d'accompagnement à l'identification, la protection et la promotion des marques africaines. Nous défendons aussi une conviction simple, structurer un projet avant de le financer ; une idée n'étant pas un projet. Cela parait simple à dire, mais l'expérience de ces dernières années nous montre la fragilité des projets portés pour et en Afrique, à cause de la faiblesse de la structuration du projet, par manque de culture économique du plus grand nombre de porteurs de projets. Ainsi, notre initiative HORIZON+ (visible sur le site web de LMDA) met en relation des projets à impact positif en Afrique avec un fonds doté d'environ 1,9 milliard de dollars. Après un lancement en juin 2026, nous en sommes à près de 1,5 milliard en instruction pour le bénéfice d'une trentaine d'entreprises à la mi-août 2026.

Parmi les nombreuses initiatives portées par votre institution, quelles sont celles qui ont eu le plus d'impact au cours de ces dernières années ?

Pour avoir de l'impact, il faut au préalable être rentable et crédible. À la sortie de la crise du Covid-19, la priorité a été de restaurer la rentabilité de l'entreprise avant de revenir à sa raison d'être. Une fois cela fait, ce qui fonctionne, c'est le lien entre les diasporas en France, les missions économiques en Afrique et l'accompagnement des porteurs de projets. Néanmoins cet équilibre reste fragile, car beaucoup de nos interlocuteurs veulent le financement de ce qu'ils ont en idée, sans accepter la coopération, ni comprendre ce qu'est une société anonyme de promotion économique, artistique et culturelle, avec l'illusion que LMDA est adossée à des fonds « inépuisables », venant de fonds étatiques communautaires africains. Ajoutez à cela le nombre incalculable de « think tanks » qui réfléchissent sur le développement de l'Afrique, contre le peu de cercles ou collectifs qui y engagent leur temps et leur argent, pour poser des actes efficaces, vous arrivez à de grandes idées et de petites réalisations mesurables sur le terrain, dans les territoires du continent africain. À LMDA, nous préférons le dialogue des expériences, qui aboutit à l'action concrète, plutôt que les débats, qui ne font que confronter des opinions, depuis trop longtemps sur ce qu'il faudrait faire pour « sauver » l'Afrique, du mal de sa gouvernance pourtant connue et documentée depuis des décennies. Le passé ne nous intéresse pas, nous sommes au présent, dans une accélération mondiale qui va distribuer les cartes. Je n'ai aucun doute sur la capacité des économies africaines à prendre une grande place, malgré le défi unique et énorme que constituent leurs maux de favoritisme, de corruption, etc. Nous savons que le plus difficile est de changer les mentalités, mais je suis optimiste, car les compétences en Afrique et dans ses diasporas ont dépassé la taille critique pour ce faire. Pour impacter positivement, nous agissons aux côtés d'initiatives dont la vision de résultats est concrètement mesurable, sur un temps long. Il n'y a rien à inventer en matière de développement social et économique, me semble-t-il. Pour bâtir un grand ensemble économique quel qu'il soit, il faut une vision, un plan stratégique agile, une gouvernance robuste et une discipline de mise en œuvre efficace. C'est faire tout cela qui est le plus exigeant. Suite de la page 29

Comment évaluez-vous aujourd'hui la contribution de la diaspora africaine au développement économique, social et culturel du continent ?

Ce qui vient à l'esprit le plus souvent concernant l'apport des diasporas africaines à leurs pays d'origine, ce sont les transferts financiers vers le continent, avec le record de plus de 100 milliards de dollars US chaque année. De mon point de vue, ce n'est pas un indicateur dont nous devrions être fiers, mais un indicateur d'échec des politiques de développement menées depuis plus de cinquante ans vers et sur le continent africain. Des personnes parties dans des conditions difficiles et accueillies avec hostilité là où elles vivent, doivent en plus financer leurs proches restés sur les terres les plus riches du globe. Cela ressemble à une illusion entretenue, dont l'une des plus graves conséquences est le flux migratoire massif et malheureux d'Africains vers le reste du monde (Afrique du Nord, Moyen-Orient, Europe, Amériques, Asie, etc.) depuis trop longtemps maintenant. Je n'entends jamais parler de ce qui pourrait être fait pour les diasporas de la part des pays qu'elles ont quittés. Mais surtout quelles conditions créer, afin qu'elles apportent le savoir-faire de l'immense richesse qu'elles participent à créer dans les pays qui les accueillent parfois avec hostilité. Je m'étonne que des États réclament une part de cette manne financière, alors que des filières économiques entières attendent structuration et sécurité juridique pour voir les capitaux productifs y investir. Traitées comme des investisseurs plutôt que comme des guichets ouverts d'aide, les diasporas placeraient bien plus que ces 100 milliards de dollars dans des activités rentables. Encore plus, tous les analystes aguerris savent que gérées avec dignité, les ressources économiques des pays africains peuvent faire de ce continent, en moins de 20 ans, la première économie du monde. Mais le changement nécessaire à cela, qui est la condition ayant fait la richesse de toutes les nations fortes au monde, demande une révolution qui est en cours d'intégration en Afrique : celle des mentalités. Qu'est-ce qui permet la modernité, le progrès, la croissance économique pour le plus grand nombre depuis Adam Smith, Karl Marx, Mao ? Ou dit autrement, quelles sont les causes de la richesse des nations ? Ce sont les mentalités et les comportements. Pour ma part, je vis en France depuis 40 ans. Bien sûr la Révolution française et les valeurs de cette république ont un sens profond pour moi, mais regarder les États-Unis du long de leurs 250 années d'indépendance est frappant sur ce que les mentalités, la détermination et des institutions fortes peuvent produire, même lorsque vous héritez d'un dirigeant politique imprévisible. Je trouve beaucoup de choses dans les propos de Benjamin Franklin (un des rédacteurs de la Constitution de la création de la première économie mondiale), lui-même faisant partie de la diaspora américaine en France dans les années 1780, lorsqu'il écrivait qu'il aimait les Français sans se sentir chez lui et voulait mourir dans son pays. Cette phrase de la fin du XVIIIe siècle dit ce que portent tant de diasporas africaines aujourd'hui : personne ne quitte les siens par plaisir. Il n'y a rien à réinventer. Mettez en place un vaste plan d'instruction et d'éducation vertueux en Afrique (car à la dimension des pays morcelés à la conférence de Berlin, cela n'a aucun sens) pendant 10 ans, je suis persuadé que vous y ferez émerger les premières puissances économiques et sociales mondiales. L'Afrique sert au développement du monde entier depuis 5 siècles, sauf le sien, uniquement par manque de projet pour ses populations. La nation arc-en-ciel de Nelson Mandela m'inspire beaucoup, mais au niveau continental, lorsque je lis sa citation : « l'éducation est l'arme la plus puissante que l'on puisse utiliser pour changer le monde », j'imagine une part significative des budgets d'armement des pays africains investis dans l'éducation pendant 10 ans, dans un environnement apaisé. Oui, je sais, c'est utopique, mais il n'est pas interdit de rêver. Pour en revenir à votre question sur l'impact des diasporas, tout le monde sait que sans les diasporas africaines, des pans entiers de l'agriculture, du bâtiment, de la santé ou de l'aide à domicile dans les pays riches s'effondreraient. Un projet politique africain aura réussi le jour où plus personne ne préfèrera livrer des repas à vélo ou désosser à l'abattoir toute la journée, loin des siens, plutôt que travailler dans son pays. Ce jour viendra si la gouvernance de nos États change réellement. L'argent seul ou la richesse du sous-sol n'ont jamais suffi à développer un pays.

Selon vous, les compétences, les réseaux et l'expertise des Africains de l'étranger sont-ils suffisamment valorisés par les pays africains ?

Non, cette expertise n'est pas assez valorisée, mais la question est mal posée selon moi. Le vrai sujet, c'est ce que chaque pays africain propose comme projet à ses populations, sur place ou à l'étranger. Il faut aussi arrêter le storytelling qui présente la diaspora comme l'unique voie de réussite. Tous ne roulent pas en carrosse, c'est même plutôt le contraire. Africains du continent et de la diaspora n'attendent que de servir un grand projet de développement et non « tenir la chandelle » à une minorité, fût-elle remplacée parfois par une autre dans son enrichissement avec le même système en place, qui lui ne change pas depuis très longtemps. On l'appelle fuite des cerveaux, fuite des forces de travail ou migration. Il faut arrêter ce flux macabre qui prolonge l'exploitation de la première ressource d'un pays : sa population. Il me semble que le temps de procéder à ce changement profond dans la gestion des sociétés africaines est arrivé. Il revient à chacun d'exiger l'éclosion d'institutions fortes, afin que la misère ne fasse pas émigrer les milliers de cerveaux et de travailleurs, pour voir se révéler sur le continent des Lamine Yamal, des Aya Nakamura, des Cheick Modibo Diarra, des Yasmina Benkhoui, ou des grands professeurs, médecins, chercheurs, chefs d'entreprises, artisans, ouvriers, etc.

Qu'attendez-vous concrètement de la diaspora africaine pour accompagner davantage les transformations en cours sur le continent ?

Je fais moi-même partie de la génération des diasporas africaines partie au milieu des années 80 pour étudier puis travailler hors d'Afrique. Je crois qu'aujourd'hui il faut plus que jamais croire en l'Afrique, s'y investir et y investir son argent. Mais je rêve surtout que les Africains cessent de partir. Chaque départ prive un pays de sa plus grande richesse. Le vrai gâchis, c'est que les sociétés qu'ils quittent n'arrivent pas à faire une place à tous leurs enfants. Je n'ai pas à avoir d'attente. En revanche, je peux suggérer que chacun de là où il est, torde le cou aux habitudes tenaces qui freinent le développement de l'Afrique, avec en tête la corruption, le clientélisme et le manque de remise en question de ses propres habitudes. Faire ce que nous avons le pouvoir d'accomplir peut être un bon commencement : servir, plutôt que se servir de son pouvoir, quel qu'il soit, ou s'en servir pour se faire servir. Peut-être devrions-nous aussi nous unir pour entreprendre en Afrique depuis l'étranger, plutôt que de nous combattre pour des miettes d'un gâteau gigantesque : celui des plus grandes réserves mondiales de richesses de toutes sortes.

Quels sont les principaux obstacles qui freinent encore une collaboration plus forte entre l'Afrique et sa diaspora ?

L'obstacle majeur, à mon avis, est le déficit de confiance et il touche les deux parties. Vivre ailleurs change les priorités, les envies, les mentalités et ce décalage est réel ; il faut le reconnaître pour reconstruire la confiance. La diaspora n'est pas un coffre-fort ouvert à toute demande et l'Afrique n'attend personne pour avancer comme elle le peut ou le voudra. Un peu plus d'éthique et de respect des engagements dans la coopération feraient aller jusqu'au bout un nombre très important de projets à impact positif. Et puis il y a la croyance que les diasporas africaines sont des concurrents à des postes à responsabilités sur le continent. Il faut tordre le cou à cette idée fausse. Les diasporas qui se sont réalisées et ont bâti une vie digne à l'étranger avec des familles installées, n'ont en majorité aucune envie de troquer cela pour un poste fût-il « honorable » au pays. Elles aspirent à contribuer par leur savoir, leurs actifs et leurs compétences. J'ai maintes fois été confronté à cela lors de mes échanges avec de nombreux professionnels juniors ou séniors des diasporas africaines, ayant exercé à de très hauts niveaux dans absolument tous les domaines (enseignement, médical, technique, agriculture, ingénierie, etc.) à l'étranger (en Europe, aux USA et en Asie).

Comment La Maison de l'Afrique contribue-t-elle à renforcer les liens entre les investisseurs, les institutions et les acteurs de la diaspora ?

En créant des occasions de rencontre, en accompagnant les porteurs de projets, en clarifiant ce qui relie plutôt que ce qui divise et en écartant fermement ceux qui adoptent une posture de prédateur. Avec une grande vigilance à l'utilisation du temps. L'Afrique perd trop de temps en disant qu'elle en a, alors que c'est l'Occident qui a la montre. C'est une contre-vérité. Le temps est précieux et l'Afrique le gaspille, individuellement et collectivement, face au monde des superpuissances qui vont très, très vite. Je crains que l'écart ne soit préjudiciable aux Africains, si le XXIe siècle se poursuit dans cette nonchalance et ces alternances de pouvoirs, qui font le plus souvent revenir 20, voire 30 ans en arrière, certains pays africains.

Quels secteurs d'activité vous semblent aujourd'hui les plus porteurs pour les Africains de la diaspora qui souhaitent investir ou entreprendre en Afrique ?

Tous les secteurs sont porteurs, tant il y a à faire. À mon humble avis, ce qui varie, c'est l'accessibilité, selon que les règles locales ressemblent ou non à celles du pays d'accueil de l'investisseur de la diaspora. La propriété foncière ou les activités à trésorerie quotidienne sont plus risquées que les filières à rentabilité longue et pilotables à distance. Par exemple, une exploitation de teck se gère mieux de loin qu'une exploitation maraîchère. Imaginez un secteur comme l'accession à la propriété foncière, clarifiée et protégée juridiquement. En moins d'une décennie, le problème de logement serait réglé dans les capitales et les villes de taille moyenne, évitant la concentration de la richesse dans les capitales africaines de moins en moins humaines en raison de la taille de la population qui s'y concentre. Beaucoup d'économies dans le monde ont validé que lorsque le bâtiment va bien, toute l'économie va bien. Il faut donc privilégier un secteur que l'on maîtrise plutôt qu'un secteur prétendu « juteux », où vous seriez à la merci de compétences locales.

Quelle place la jeunesse africaine et afrodescendante occupe-t-elle dans votre vision de l'avenir ?

Elle devrait occuper toute la place dès aujourd'hui, aux côtés des seniors qui doivent organiser la transmission dans absolument tous les domaines. Les discours africains sur la création de richesse restent ceux d'il y a 50 ans avec la transformation de matières premières agricoles ou autres minerais qui sont des innovations de siècles révolus, avec une fabrication de produits finis parfois très peu consommés sur le continent africain. Les leaders de ces industries ont tellement d'avance, qu'il me semble vain de miser toute une stratégie industrielle sur ces transformations. La Chine, moquée dans les années soixante-dix, dirige aujourd'hui les industries du XXIe siècle, en poursuivant gouvernement après gouvernement, un plan industriel clair qu'il serait long de résumer ici et qui s'accélère aujourd'hui avec les industries émergentes comme l'IA ou la voiture électrique. Citons seulement le domaine du spatial commercial, avec des technologies de pointe dans lequel une start-up chinoise vient de rejoindre le cercle fermé des lanceurs de fusées spatiales récupérables sur terre, là où le projet spatial africain existe comme structure en attendant d'avoir les moyens et la mission de produire des résultats. L'Afrique doit d'abord se nourrir et s'électrifier, c'est la priorité, certes, mais tout de suite après elle doit mettre en dynamique sa plus grande richesse, qui n'est pas ses matières premières, mais sa population. Selon moi, il suffirait qu'un tiers de la population africaine soit instruit et formé pour que le continent affirme son leadership social et économique. Mieux, l'Afrique est le seul continent capable de travailler à l'émergence d'une nouvelle voie de développement vertueux de nations prospères dans la solidarité et le respect du vivant. Le défi est à la fois grand et accessible uniquement à ce continent avec ses 80 % de jeunes, à la seule condition d'arrêter immédiatement les divisions vaines entretenues de l'intérieur et de l'extérieur du continent. Les entreprises aux plus grandes capitalisations influencent la gouvernance mondiale. Seule la kakistocratie empêche qu'elles soient africaines au regard du potentiel humain, sans besoin de réarmement démographique ni d'importation de matériaux quelconques. Il est urgent de partager les responsabilités avec la jeunesse africaine en Afrique, mais surtout d'organiser l'alternance des compétences à tous les niveaux des organisations. Il n'est pas possible de gérer des activités quelles qu'elles soient, dans la compétition mondiale actuelle, en étant pendant des années et des années l'unique homme providentiel, avec ses proches tout aussi providentiels. Le monde est trop complexe, incertain et change trop vite pour ça.

Dans un monde en pleine mutation, quels sont selon vous les principaux défis que l'Afrique devra relever au cours des prochaines années ?

Très simple : instruire et éduquer sa population, puis laisser les meilleurs accéder aux postes de responsabilité et d'exécution, dans les sphères civile, économique, politique, culturelle et artistique. Les grandes nations ont démarré leur progrès par l'instruction de masse. L'urgence est à l'entrée massive des jeunes dans toutes les institutions des pays africains. Il y a des moyens très simples pour leur faire de la place, il faut seulement que ceux qui en ont le pouvoir en aient le souhait. Brisons collectivement les rêves trop majoritaires de prendre la mer, quitte à risquer leur vie, pourvu qu'ils partent de chez eux, où ils ne voient pas de place à prendre. Je n'invente rien, c'est l'histoire de toutes les nations devenues grandes par la mobilisation des populations locales et immigrées. Simplement pour l'Afrique, je le vois au niveau continental en gommant des frontières trop étroites pour permettre une compétition équitable entre les pays africains et leurs homologues mondiaux.

Quelles sont les grandes priorités de La Maison de l'Afrique pour les années à venir ?

Travailler à la rentabilité à court terme et à la pérennité de l'entreprise pour lui permettre de célébrer ses 100 ans, en 2074. Il faut ensuite veiller à rester fidèle à sa raison d'être et à l'actualiser régulièrement. En termes de projets majeurs, faire de BLA un accès réel au marché du branding et du licensing, pour des milliers d'activités africaines. Fédérer autour de LMDA en France, les meilleures volontés des diasporas africaines, avec des résultats mesurables. Le dirigeant d'aujourd'hui est là pour servir le futur de l'entité qu'il dirige.

Comment imaginez-vous les relations entre l'Afrique et sa diaspora à l'horizon 2035 ?

Votre question ouvre dans mon esprit un champ de possibilités tellement grand à 10 ans pour les parties prenantes que vous citez, que je ne peux voir autre chose qu'une relation apaisée, par l'acceptation que des personnes devenues différentes, parce qu'elles ne vivent plus les mêmes choses, peuvent progresser ensemble sans chercher uniquement le profit de l'un ou de l'autre.

Pour conclure, quel message souhaitez-vous adresser aux millions d'Africains et d'Afro-descendants vivant à travers le monde ?

Prenez votre place en Afrique, d'une manière ou d'une autre, même si vous y êtes combattus, car c'est le continent du XXIe siècle. Tous les continents et tous les pays sont à un carrefour historique et beaucoup sont plombés par le poids de l'exigence de l'histoire de leurs populations. L'Afrique, avec sa jeunesse, tient entre ses mains de quoi changer son destin. Il existe partout en Afrique des femmes et des hommes qui partagent vos valeurs et qui attendent des partenaires plutôt que des sauveurs. L'avenir ne se construira ni dans l'envie, ni dans la méfiance, mais dans l'alliance des compétences, des capitaux et des expériences. Ce continent possède des ressources humaines, naturelles et culturelles exceptionnelles. Son véritable défi n'est plus de démontrer son potentiel, mais de créer les conditions pour qu'il puisse pleinement s'exprimer. Cela suppose un changement profond des mentalités, de la gouvernance et de la manière de faire des affaires. Ce changement n'est pas facile, mais totalement possible désormais. De là où vous êtes, faites triompher le mérite sur les relations interpersonnelles, faites prévaloir l'intérêt général sur les intérêts particuliers, alors vous participerez à votre niveau à l'émergence de l'Afrique, principal moteur de croissance responsable du monde pour les générations d'aujourd'hui et du futur.

Entretien : Malick Sakho

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