ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR : LA SYNERGIE AVEC LE PRIVÉ NE DOIT PAS ÊTRE CELLE DU CHEVAL ET DU CHEVALIER

26 - Septembre - 2026

Le privé a toute sa place dans l'enseignement supérieur sénégalais. Il peut apporter son agilité, sa capacité d'innovation, sa proximité avec les entreprises et sa faculté d'expérimentation. Mais une ligne doit rester claire : l'insuffisance de capacité du public ne doit pas devenir le marché du privé, et l'orientation des bacheliers financée par l'État ne saurait constituer durablement son modèle économique. Une véritable synergie suppose deux partenaires qui se renforcent mutuellement, pas un cheval et son chevalier.

Pr Falilou COUNDOUL - universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

Une phrase qui mérite davantage qu'un applaudissement
À l'occasion du parrainage des espaces pédagogiques de BEM Dakar, le ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation a récemment affirmé que « la synergie entre l'enseignement supérieur public et privé est essentielle pour former les compétences dont le Sénégal a besoin ».

Je partage le principe. Le mot synergie mérite cependant d'être interrogé.

Que voulons-nous mettre derrière cette synergie ? Des programmes communs, des laboratoires mutualisés, des enseignants en mobilité, des formations co-construites, des passerelles entre établissements, de la recherche collaborative, de l'innovation pédagogique ? Ou le retour progressif à une politique dans laquelle l'État, faute de places suffisantes dans ses propres établissements, finance l'orientation de nouveaux bacheliers dans le privé ?

Plusieurs des responsables qui ont conduit ou conduisent aujourd'hui les politiques d'éducation et d'enseignement supérieur ont eux-mêmes exercé des responsabilités dans l'enseignement ou la formation privés. Moustapha Mamba Guirassy, actuel ministre de l'Éducation nationale, est présenté par la biographie officielle du Gouvernement comme « un des pionniers de l'enseignement supérieur privé au Sénégal ». Abdourahmane Diouf, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation entre 2024 et 2025, est le fondateur de l'Institut africain pour le commerce et le développement (IACD), établissement privé d'enseignement supérieur. Boubacar Camara, actuel ministre de l'Enseignement supérieur, mentionne également dans son parcours avoir présidé un institut supérieur de formation.

L'enjeu est pédagogique, mais aussi économique. Lorsque l'État décide d'orienter plusieurs milliers de bacheliers vers des établissements privés et d'en acquitter les frais de scolarité, il ne prend pas seulement une décision d'orientation universitaire : il solvabilise, par l'argent public, une demande sur un marché privé.

La complémentarité entre public et privé peut être féconde. Elle ne doit pas conduire l'État à organiser, par l'insuffisance durable de ses propres capacités d'accueil, le marché qu'il financera ensuite pour y remédier.

Nous avons déjà essayé
Le Sénégal connaît cette histoire. Face à la croissance du nombre de bacheliers et à l'insuffisance des capacités publiques, l'État a choisi, à partir de 2013, d'orienter une partie des nouveaux étudiants vers les établissements privés et de prendre en charge leur scolarité.

Selon une cartographie continentale de l'enseignement supérieur publiée par l'Association pour le développement de l'éducation en Afrique (ADEA), environ 40 000 étudiants ont été orientés dans le privé entre 2013 et 2019, pour un coût global estimé à 54 milliards de francs CFA supporté par l'État.

Ces 54 milliards n'ont pas été dépensés en pure perte. Des milliers de jeunes Sénégalais ont étudié, obtenu des diplômes et construit leur avenir grâce à cette prise en charge. Les établissements privés ont répondu à une insuffisance réelle de capacité du public.

Mais qu'avons-nous construit durablement avec ces 54 milliards ?

54 milliards : et si nous avions construit ?
L'économie publique appelle cela le coût d'opportunité : une ressource consacrée à un choix n'est plus disponible pour un autre. Une dépense doit donc aussi être appréciée au regard de ce à quoi elle fait renoncer.

L'Institut supérieur d'enseignement professionnel (ISEP) de Thiès a représenté un investissement d'environ 7,46 milliards de francs CFA, pour un ensemble comprenant notamment un amphithéâtre, un bloc pédagogique, une bibliothèque-centre multimédia, des ateliers, des espaces administratifs et des équipements. L'ISEP de Matam a été annoncé autour de 5 milliards de francs CFA, construction et équipements compris.

À coûts historiques comparables, les 54 milliards consacrés aux orientations dans le privé représentent l'équivalent de plus de sept ISEP du type de Thiès ou près de onze ISEP du type de Matam.

L'Université Amadou Mahtar Mbow (UAM) avait, quant à elle, été programmée autour de 65 milliards de francs CFA. Les 54 milliards représentent ainsi plus de 80 % du coût programmé d'une université nouvelle complète de cette génération.

Les périodes diffèrent, tout comme l'inflation, les programmes architecturaux, les équipements, les capacités d'accueil et les coûts du foncier. Ces équivalences donnent donc des ordres de grandeur historiques et non le coût actuel de construction de sept ISEP.

Entre 2013 et 2019, le Sénégal a consacré environ 54 milliards de francs CFA à l'orientation de quelque 40 000 étudiants dans le privé. Les étudiants ont été formés, mais les sommes versées pour leur scolarité n'ont pas constitué un patrimoine universitaire public permettant d'accueillir les générations suivantes.

Une année de scolarité achetée s'achève avec l'étudiant. Un amphithéâtre demeure. Un laboratoire demeure. Un enseignant recruté forme plusieurs générations. Un ISEP correctement équipé peut fonctionner pendant des décennies. Une infrastructure numérique robuste peut démultiplier durablement la capacité pédagogique.

Acheter une place permet d'accueillir un étudiant. Construire une capacité permet d'en accueillir des générations.

Un bachelier n'arrive jamais à l'université par surprise
Le Sénégal comptait déjà 269 556 étudiants en 2022, public et privé confondus, contre 244 421 l'année précédente. Les seuls établissements publics accueillaient alors 186 514 étudiants. La croissance des effectifs n'est donc ni nouvelle ni imprévisible.

L'État connaît aujourd'hui les élèves susceptibles d'arriver à l'université dans cinq ou dix ans. Ils sont déjà dans nos écoles, nos collèges et nos lycées. Nous connaissons leur nombre, leur progression dans le système scolaire et, avec des marges d'incertitude gérables, les flux qui atteindront demain le baccalauréat.

Un bachelier n'arrive jamais à l'université par surprise.

Si nos universités sont régulièrement débordées par les nouveaux flux, nous ne sommes plus devant une urgence. Nous sommes devant un problème de programmation, d'investissement et d'anticipation. La réponse à un déficit structurel ne peut pas être indéfiniment une solution conjoncturelle d'achat de places.

Les nouvelles universités, les ISEP, l'Université numérique Cheikh Hamidou Kane, les investissements dans les infrastructures universitaires et le recrutement d'enseignants-chercheurs montrent que d'autres réponses existent. La capacitation du public doit devenir une doctrine de long terme.

L’enseignement supérieur n'est pas un marché à alimenter
Il existe un marché de l'enseignement supérieur. Il existe des établissements, des prix, des investissements, une concurrence, des stratégies de différenciation et une demande des familles.

Mais du point de vue de l'État, l'enseignement supérieur n'est pas d'abord un marché à alimenter. Il est un investissement stratégique à construire.

Former un médecin dont le pays aura besoin demain est un investissement. Former un ingénieur, un enseignant, un chercheur, un agronome ou un spécialiste du numérique est un investissement. Maintenir des formations fondamentales qui ne seront peut-être jamais rentables pour un opérateur économique mais dont la Nation a besoin est un investissement. C'est l'une des fonctions essentielles du service public d'enseignement supérieur.

Le financement du privé doit rester fondamentalement privé et son modèle économique ne doit pas dépendre structurellement des orientations administratives financées par l'État.

Le privé doit pouvoir prospérer. Il doit investir, recruter, innover, convaincre les familles, attirer des étudiants sénégalais et étrangers, développer des niches d'excellence et exporter notre savoir-faire éducatif. Lorsqu'il relève d'un modèle entrepreneurial, il peut légitimement rechercher sa rentabilité. Mais sa croissance ne doit pas être garantie par l'insuffisance de capacité du public.

L'insuffisance du public ne doit jamais devenir le marché garanti du privé.

Nous avons besoin du privé, mais pas pour les mauvaises raisons
Le Sénégal aurait beaucoup à perdre d'un enseignement supérieur privé faible. Le secteur possède des qualités et des capacités dont notre système public peut apprendre ou qu'il peut renforcer par la coopération.

La première est l'agilité. Un établissement privé peut parfois créer plus rapidement une formation correspondant à un nouveau métier, mobiliser des professionnels, expérimenter un format pédagogique, conclure un partenariat international, modifier son organisation ou répondre à une demande émergente des entreprises. Le public, soumis à des procédures plus lourdes et investi de missions beaucoup plus larges, ne possède pas toujours cette vitesse d'adaptation.

Au public, la permanence, l'accessibilité du plus grand nombre, la recherche fondamentale, l'aménagement universitaire du territoire, les disciplines stratégiques indépendamment de leur rentabilité et la garantie que l'origine sociale ne ferme pas la porte du savoir. Au privé, l'agilité, l'innovation, l'expérimentation, la spécialisation, la proximité avec certains besoins professionnels et la capacité d'inventer rapidement de nouvelles offres. Entre les deux, des laboratoires communs, des programmes de recherche, des enseignants associés, des équipements mutualisés, des passerelles, des crédits transférables, des formations conjointes, des incubateurs, de l'innovation pédagogique et des standards communs de qualité.

La synergie se trouve là.

Pas le cheval et le chevalier
Le Sénégal a besoin d'une synergie entre l'enseignement supérieur public et privé. Mais une synergie ne peut pas être celle du cheval et du chevalier : l'un ne doit pas porter l'autre.

Lorsque l'État manque de places dans ses universités et utilise durablement l'argent public pour acheter ces places auprès d'établissements privés, il ne construit pas nécessairement une complémentarité. Il peut créer une dépendance.

Le mécanisme peut alors s'autoentretenir : moins nous construisons de capacités publiques, plus nous avons besoin du privé ; plus nous avons besoin du privé, plus nous consacrons de ressources publiques à acheter des capacités privées ; plus nous y consacrons de ressources, moins nous en avons pour construire les capacités publiques dont l'insuffisance justifiait le recours au privé.

Le Sénégal a besoin de l'agilité du privé. Il ne devrait pas avoir besoin des places du privé pour accueillir les bacheliers que son système éducatif avait plusieurs années pour voir arriver.

La doctrine peut tenir en trois orientations : un public puissamment capacitaire, un privé véritablement entrepreneurial et une coopération exigeante entre les deux. À l'État de construire et de financer durablement la capacité publique. Au privé de construire son attractivité et son modèle économique. Aux deux de coopérer lorsque leurs forces respectives permettent de produire davantage de connaissances, de compétences, de recherche et d'innovation pour le Sénégal.

Deux partenaires qui avancent ensemble. Pas un cheval et son chevalier.

Pr Falilou COUNDOUL - universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

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