94 000 DEMANDES, 57 000 PLACES : LE MODÈLE UNIVERSITAIRE D'ÉLITE EST ARRIVÉ À SATURATION L'université de masse s'impose désormais

26 - Septembre - 2026

94 000 demandes pour 57 000 places : ces chiffres disent une chose simple. La demande d'enseignement supérieur est devenue massive avant que le Sénégal ait construit le système capable de l'accueillir. La réponse ne peut plus consister à entasser davantage d'étudiants dans les mêmes filières, à acheter des places dans le privé ou à gérer chaque rentrée dans l'urgence. Il faut construire des capacités publiques durables, mieux utiliser celles qui existent et diversifier les parcours. Le défi n'est plus seulement de trouver une place à chaque bachelier, mais de lui ouvrir un parcours supérieur de qualité.

À quelques jours du démarrage du placement des nouveaux bacheliers, l'écart brut entre les demandes enregistrées et les places annoncées approche 37 000. Il ne signifie pas que 37 000 bacheliers resteront nécessairement sans solution, puisque placements, confirmations et ajustements doivent encore intervenir. Mais il révèle une tension structurelle que l'on ne peut plus traiter comme une simple difficulté de rentrée.

Une université ne se lit pas comme une soustraction. Une place universitaire n'est pas une chaise supplémentaire dans un amphithéâtre. Derrière elle, il faut des enseignants, des heures de cours, des travaux dirigés, parfois des laboratoires et des ateliers, des personnels administratifs, des ressources numériques, des œuvres sociales et une organisation capable de conduire l'étudiant jusqu'au diplôme. Un cours magistral peut parfois accueillir davantage d'étudiants. Un laboratoire, un atelier ou un projet encadré ne se massifie pas de la même manière. La capacité administrative et la capacité académique ne sont pas synonymes.

Entre 1960 et 1969, le Sénégal avait produit 6 519 bacheliers sur toute une décennie. De 2020 à 2025, en seulement six années, ils étaient 455 035. Le baccalauréat et la demande d'enseignement supérieur ont changé d'échelle, beaucoup plus vite que notre architecture universitaire. Ce qui arrive aujourd'hui à saturation n'est donc pas l'université de masse. C'est le modèle universitaire d'élite avant que le Sénégal ait réellement construit son système d'enseignement supérieur de masse.

Une première réponse à cette insuffisance a déjà été expérimentée. À partir de 2013, lorsque les établissements publics ne pouvaient plus accueillir tous les nouveaux bacheliers, l'État a financé leur orientation dans des établissements privés. Une cartographie continentale publiée par l'Association pour le développement de l'éducation en Afrique estime qu'environ 40 000 étudiants ont été concernés entre 2013 et 2019, pour un coût global de 54 milliards de FCFA supporté par l'État.

Le privé a toute sa place dans l'enseignement supérieur sénégalais. Mais le service public n'a pas vocation à transformer durablement son déficit de capacité en achat de places privées. Financer une scolarité répond à une urgence. Construire une capacité permet de former plusieurs générations et laisse au public des amphithéâtres, des laboratoires et des moyens durables.

La pression ne vient pas uniquement des nouveaux bacheliers. L'université sénégalaise connaît depuis longtemps les années académiques décalées. Une année peut occuper deux années civiles, les rattrapages d'une promotion chevaucher les enseignements de la suivante et une licence prévue sur trois années s'étendre sur quatre ou cinq années réelles. En mars 2025, des étudiants de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar décrivaient encore ces chevauchements et des licences obtenues après quatre ou cinq années.

L'effet sur les capacités est direct : les étudiants sortent moins vite que les nouveaux n'entrent. Les cohortes s'accumulent et sollicitent simultanément les mêmes salles, les mêmes enseignants, les mêmes laboratoires et les mêmes œuvres sociales. Ramener durablement l'année académique à une année réelle est donc aussi une politique de capacité. La rentrée 2026-2027 fixée au 15 octobre à l'Université Cheikh Anta Diop montre qu'un retour à un calendrier plus régulier est possible.

Encore faut-il savoir exactement qui est présent dans le système. La Direction générale de l'Enseignement supérieur (DGES) reconnaît que l'absence actuelle d'un Système intégré de gouvernance de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (SIGESR) fragilise la connaissance du secteur et maintient une partie du pilotage dans l'empirisme.

Le Sénégal a besoin d'un registre national unique des inscriptions dans l'enseignement supérieur, public et privé, adossé à l'Identifiant national étudiant (INE) : un étudiant, un identifiant, une inscription principale active clairement identifiée chaque année. Les doubles cursus autorisés resteraient possibles, mais seraient identifiés.

La double inscription entre public et privé existe dans le système, au point que certaines structures publiques l'interdisent explicitement. Dans un système sous tension, un étudiant qui poursuit effectivement sa formation dans le privé ne devrait pas, hors situation académique particulière, immobiliser parallèlement une place active dans le public. La même cohérence doit concerner les bourses. Campusen, universités publiques, Instituts supérieurs d'enseignement professionnel (ISEP), établissements privés reconnus et Direction des Bourses doivent partager une information académique de référence. Une place abandonnée doit revenir rapidement dans le circuit et une inscription administrative être distinguée d'une inscription réellement active.

Cela ne dispense pas d'investir. Une filière conçue pour 300 étudiants ne crée pas 200 places supplémentaires parce qu'une décision administrative l'autorise à en inscrire 500. Elle ajoute 200 noms sur une liste. Si les enseignants, l'encadrement, les laboratoires et les équipements ne suivent pas, le déficit quantitatif devient un déficit qualitatif.

La DGES avertit qu'à l'horizon 2036, la poursuite des tendances actuelles expose le Sénégal à la saturation des universités, à la dégradation de la qualité des formations, à l'affaiblissement de la recherche et à l'accentuation des inégalités territoriales. L'université de masse ne pourra donc pas être l'université actuelle simplement agrandie. Elle devra devenir un système diversifié associant universités académiques, ISEP, Brevets de technicien supérieur (BTS), formations technologiques, alternance, classes préparatoires, écoles d'ingénieurs, certifications, formation continue et enseignement hybride, avec de véritables passerelles entre les parcours.

Les 94 000 demandes ouvrent alors des questions plus profondes que celle des 57 000 places. Le droit de tout bachelier à une place à l'université est-il réellement un droit humain, ou faut-il distinguer le droit d'accéder à l'enseignement supérieur du droit automatique à une licence universitaire classique ? Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels reconnaît le droit à l'éducation, mais rend l'enseignement supérieur également accessible à tous sur la base des capacités de chacun.

Comment diversifier les parcours sans fabriquer des filières de relégation ? Comment accueillir beaucoup plus d'étudiants tout en continuant à former très haut nos ingénieurs, nos chercheurs et nos élites scientifiques ? Que devient l'université lorsque l'intelligence artificielle transforme la manière d'apprendre, d'enseigner et d'évaluer ? Comment enfin passer d'une politique internationale principalement comptée en bourses à une véritable circulation des compétences ? Ces questions feront l'objet des prochaines contributions.

Pour l'heure, les 94 000 demandes face aux 57 000 places établissent un diagnostic : le Sénégal n'a pas trop massifié son enseignement supérieur. Il a laissé la demande devenir massive avant d'avoir construit le système d'enseignement supérieur de masse capable de l'accueillir.

Les prochaines rentrées pourront encore être gérées par des ajustements et des solutions d'urgence. Mais les mêmes réponses rencontreront chaque année la même limite. L'université de masse est déjà à notre porte. Nous pouvons continuer à lui chercher des places. Ou commencer enfin à lui construire un système.

Pr Falilou COUNDOUL - universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

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