VICTIME N’EST PAS UN STATUT QUE DÉLIVRE UN PARTI. COUPABLE N’EST PAS UN STATUT QUE PRONONCE UN MEETING.

29 - Septembre - 2026

Après Waly Diouf Bodian, El Malick Ndiaye convoque à son tour la mémoire de celles et ceux qui ont perdu la vie durant les violences politiques de ces dernières années. Avant toute chose, inclinons-nous devant leur mémoire et ayons une pensée pour leurs familles. Ces morts ne sont ni ceux d’un parti, ni ceux d’un camp, ni ceux d’un récit politique. Ce sont nos morts. Des Sénégalais dont la disparition nous impose, au-delà de nos appartenances et de nos désaccords, une même exigence de vérité, de justice et de mémoire.

À Waly Diouf Bodian, à El Malick Ndiaye et à tous ceux qui convoquent régulièrement ces morts dans le débat public, il faut rappeler une chose essentielle à notre vivre-ensemble : aucune vie perdue ne devrait devenir la propriété morale d’un homme, d’un parti ou d’un camp. Ces morts appartiennent d’abord à leurs familles et à la mémoire nationale. Leur mémoire ne peut servir à imposer le silence aux vivants, encore moins à désigner des coupables que la justice n’a pas condamnés.

Derrière cette appropriation des morts s’en profile une autre, plus large. Le combat pour l’État de droit, les libertés publiques et la démocratie n’appartient pas à PASTEF, ni à aucun autre parti. Il existait avant et continuera après. Des générations de Sénégalais l’ont porté : citoyens, journalistes, universitaires, magistrats, avocats, organisations de la société civile, formations politiques et anonymes. Chacun peut y prendre sa part. Personne ne peut se l’approprier.

Un combat de tout un pays ne doit jamais être emprisonné dans l’histoire politique d’un parti. Préserver cette mémoire commune est une exigence républicaine. Une Nation doit pouvoir établir les faits, honorer ses morts et transmettre leur mémoire sans que celle-ci soit confisquée par les vainqueurs du moment, réécrite au gré des alternances ou enfermée dans un récit partisan. Protéger la mémoire ne consiste pas à imposer une version politique des événements, mais à permettre aux faits, à la justice et à l’histoire de parler indépendamment des partis.

Défendre les libertés publiques, dénoncer des abus ou réclamer l’État de droit ne signifie pas adhérer à une formation politique. Les morts, les blessés, les emprisonnés et tous ceux qui se sont levés pendant ces années n’appartiennent rétrospectivement à aucune famille politique. Défendre l’État de droit hier ne crée aucune obligation de soutenir un parti aujourd’hui. Le critiquer aujourd’hui n’efface pas les combats démocratiques d’hier.

Il arrive cependant un moment où ceux qui réclamaient la vérité accèdent eux-mêmes aux responsabilités. Dès lors, la dénonciation ne suffit plus. Les institutions donnent les moyens d’agir, de rechercher les faits et de permettre à la justice de faire son travail. Les gouvernements passent ; cette exigence demeure.

L’Assemblée nationale n’est pas un tribunal. Elle fait la loi et contrôle le Gouvernement ; elle ne rend pas la justice. Une majorité parlementaire ne peut transformer le récit d’un parti en vérité judiciaire, pas plus qu’un gouvernement ne peut se substituer au juge. À chacun son rôle, avec une même obligation : permettre que les faits soient établis et que la justice travaille en toute indépendance.

Alors, lorsque les morts reviennent au cœur des meetings et du discours politique, une question se pose : que cherche-t-on encore dans le meeting que l’on devrait d’abord rechercher par les institutions ?

Faire toute la lumière, c’est aussi accepter ce qu’elle peut révéler. Les responsabilités, si elles sont établies, doivent être recherchées partout où conduisent les faits : dans l’ancien pouvoir, parmi les forces de défense et de sécurité, mais aussi du côté de responsables politiques, d’organisateurs ou de participants aux manifestations. La vérité ne peut pas s’arrêter là où commencent les intérêts de celui qui la réclame.

La question des indemnisations mérite également d’être examinée sereinement. Que la Nation vienne en aide aux blessés et aux familles éprouvées est légitime. Mais lorsque de l’argent public est engagé et qu’un statut de victime est reconnu, les critères et les procédures doivent être transparents. Surtout, reconnaître administrativement une victime ne désigne pas judiciairement son coupable.

Victime n’est pas un statut que délivre un parti. Coupable n’est pas un statut que prononce un meeting.

La présomption d’innocence ne change pas de camp avec une alternance. Elle protège chacun, quelles que soient ses opinions ou ses responsabilités politiques. C’est au juge d’établir les culpabilités.

Cette affaire n’appartient à aucun parti, à aucun ancien pouvoir, à aucun gouvernement. Elle appartient à la République. Tout comme ce combat pour la démocratie et l’État de droit que personne ne devrait pouvoir confisquer.

Nos morts méritent mieux que nos récits partisans. Leurs familles méritent mieux que des vérités concurrentes. La mémoire des morts ne peut pas servir à imposer le silence aux vivants.

Faisons toute la lumière. Car seule la lumière révélera la vérité, mais aussi les angles morts, et ceux qui ont intérêt à les entretenir.

Pr Falilou COUNDOUL - universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

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