Tribune libre L’EXODE DES COMPÉTENCES SÉNÉGALAISES : SYMPTÔME D’UNE CRISE D’ATTRACTIVITÉ NATIONALE (Par Driss Junior Diallo)

04 - Janvier - 2026

Le récent communiqué du Ministre sénégalais de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, adressé aux recteurs d’universités et daté du 31 décembre 2025, interpelle à plus d’un titre. Il y est question du recrutement d’une cinquantaine d’enseignants-chercheurs sénégalais par un pays voisin, en l’occurrence la République de Guinée. Le ton du document laisse transparaître une préoccupation légitime quant au respect des dispositions légales et réglementaires en vigueur dans les universités publiques sénégalaises.

Cependant, au-delà de la dimension administrative et juridique de cette situation, se pose une question fondamentale que nous ne pouvons plus éluder : pourquoi le Sénégal perd-il ses compétences ?

Un phénomène qui dépasse le cadre universitaire

L’affaire des enseignants-chercheurs n’est pas un cas isolé. Elle constitue plutôt la partie visible d’un iceberg bien plus imposant : la migration massive des compétences sénégalaises vers la sous-région ouest-africaine, le continent et même l’Occident.

Aujourd’hui, dans les aéroports de la sous-région, dans les couloirs des institutions régionales, dans les sièges des entreprises multinationales installées en Afrique de l’Ouest, il est aisé de constater la présence croissante d’experts, de cadres, de professionnels de santé, de spécialistes du développement, d’artistes et même de personnalités publiques sénégalaises qui ont choisi d’exercer leurs talents ailleurs qu’au pays de la Teranga.

Des secteurs entiers sont concernés : la santé, où médecins et infirmiers qualifiés partent vers des horizons plus attractifs ; le monde des affaires, où entrepreneurs et managers trouvent des écosystèmes plus favorables ; l’enseignement supérieur et la recherche, comme le démontre le présent cas ; le développement durable et agricole, où l’expertise sénégalaise s’exporte massivement ; sans oublier les médias, les arts et la culture, où des figures de renommée nationale choisissent désormais d’autres destinations.

Du Sénégal, terre d’accueil, au Sénégal, terre d’exil

Cette situation interroge d’autant plus qu’elle représente un renversement historique. Le Sénégal a longtemps incarné, dans l’imaginaire collectif ouest-africain, l’Eldorado régional, le phare intellectuel, la terre d’opportunités et d’excellence. Dakar était ce mégaphone culturel et académique, ce carrefour où se croisaient les ambitions, les talents et les innovations. Le pays attirait les compétences de toute la sous-région.

Aujourd’hui, ce sont les propres fils et filles du Sénégal qui prennent le chemin inverse, rejoints parfois par des ressortissants d’autres nationalités qui, eux aussi, ne voient plus dans le Sénégal cette destination privilégiée d’antan.

Que s’est-il passé ?

Éviter la stigmatisation, privilégier l’analyse

Face à cette situation, certaines voix se sont élevées pour réclamer des sanctions contre les enseignants-chercheurs concernés. J’ai personnellement entendu un ancien recteur d’université défendre cette position. Avec tout le respect que je lui dois, je pense qu’il parle avec le cœur, dans l’émotion du moment.

Or, dans une situation aussi complexe et structurelle, on ne peut se permettre de parler uniquement avec le cœur. Il faut prendre du recul, analyser, comprendre et raisonner avec lucidité.

Ces enseignants-chercheurs, ces médecins, ces experts, ces entrepreneurs ne sont pas des traîtres à sanctionner. Ils sont des symptômes d’un dysfonctionnement systémique. Ils sont des professionnels en quête de conditions de travail décentes, de reconnaissance de leurs compétences, de rémunérations dignes de leurs qualifications, d’environnements stimulants pour l’exercice de leur métier.

La question n’est donc pas : “Comment punir ceux qui partent ?” mais plutôt : "Pourquoi le Sénégal n’attire plus ?

Des signaux qui ne trompent pas

Pendant que le débat public sénégalais se consume dans des joutes politiciennes, des discours souverainistes parfois déconnectés des réalités économiques concrètes, et des polémiques stériles, d’autres pays de la sous-région progressent, réforment, innovent et attirent.

Récemment, la République de Guinée a été classée par l’agence de notation Standard & Poor’s comme la deuxième économie de l’Afrique francophone. Cette performance, aussi inédite soit-elle, n’a pas suscité l’attention qu’elle mérite dans les analyses stratégiques sénégalaises. Elle témoigne pourtant d’une dynamique réelle : celle de pays qui, malgré leurs défis, créent progressivement des conditions favorables à l’investissement, à l’entrepreneuriat et à l’épanouissement des compétences.

Le Sénégal, pendant ce temps, semble enlisé dans une forme d’autosatisfaction rhétorique qui contraste avec les départs quotidiens de ses meilleurs cadres.

Mon témoignage : un parcours emblématique

Je m’exprime aujourd’hui non seulement en tant qu’observateur, mais aussi en tant qu’acteur de cette migration des compétences. Né au Sénégal, en Casamance, j’ai grandi en Côte d’Ivoire où j’ai effectué mes études secondaires. Mon parcours professionnel m’a conduit à travailler successivement dans le secteur bancaire, dans des institutions étatiques, au Ministère du Commerce, puis comme Directeur Général de structures de développement au Sénégal .

Aujourd’hui, c’est la sous-région qui valorise mon expérience et mes compétences. Je ne suis ni le premier ni le dernier à emprunter ce chemin. Des milliers de Sénégalais qualifiés vivent la même réalité : une expertise formée au Sénégal, parfois aux frais de l’État sénégalais, mais mise au service d’autres nations qui ont su créer les conditions de son expression.

Recommandations pour inverser la tendance

Il est encore temps d’inverser cette dynamique préoccupante, mais cela exige une transformation profonde et sincère. Voici quelques pistes concrètes :

1.Réformer les conditions de travail et de rémunération dans la fonction publique

Les grilles salariales des enseignants-chercheurs, des médecins, des cadres de l’administration doivent être revues à la hausse et alignées sur les standards régionaux compétitifs. Un professeur d’université ou un médecin spécialiste ne devrait pas gagner trois à quatre fois moins au Sénégal que dans un pays voisin.

2.Créer un environnement propice à l’excellence académique et scientifique

Les universités sénégalaises doivent bénéficier d’investissements massifs : laboratoires modernes, bibliothèques numériques, budgets de recherche conséquents, infrastructures dignes. Comment demander à un chercheur de rester quand il manque de moyens pour mener ses travaux ?

3.Valoriser et reconnaître les compétences nationales

Il faut mettre fin à la culture du mépris des expertises locales. Trop souvent, le Sénégal recrute des consultants internationaux à prix d’or pour des missions que des experts sénégalais pourraient accomplir avec autant, sinon plus, d’efficacité.

4.Stabiliser l’environnement politique et économique

Les investisseurs, comme les talents, fuient l’incertitude. Le climat politique doit être apaisé, les règles du jeu économique clarifiées et stabilisées, la justice rendue de manière équitable et prévisible.

5.Créer un cadre incitatif pour le retour des compétences de la diaspora

Plutôt que de sanctionner ceux qui partent, pourquoi ne pas créer des programmes attractifs pour favoriser leur retour ? Exonérations fiscales temporaires, facilités d’installation, postes à responsabilité, projets structurants : les leviers existent.

6.Engager un dialogue national sur la fuite des cerveaux

Cette question ne peut être traitée par décrets ministériels ou circulaires administratives. Elle mérite un véritable débat national associant universitaires, syndicats, secteur privé, diaspora et pouvoirs publics.

Conclusion : un appel à la lucidité et à l’action

Le communiqué du Ministre de l’Enseignement supérieur exprime une préoccupation légitime. Mais la solution ne réside pas dans le rappel à l’ordre des partants, elle réside dans la transformation profonde du système qui les pousse à partir.

Le Sénégal dispose d’un capital humain exceptionnel, formé dans des institutions de qualité, pétri de valeurs de travail et d’excellence. Mais ce capital s’évapore, se dilue, s’exile. Ce n’est pas une fatalité, c’est un choix politique.

Nous pouvons encore inverser la tendance, mais cela exige courage, lucidité et réformes structurelles profondes. Le temps de l’autosatisfaction est révolu. Le temps de l’action est venu.

Nos compatriotes qui choisissent d’autres cieux ne sont pas des adversaires. Ils sont des lanceurs d’alerte. Écoutons-les. Comprenons-les. Et surtout, créons les conditions pour que leur talent puisse, demain, s’exprimer pleinement au service du Sénégal.

**Driss Junior DIALLO**
*Consultant International au Cabinet du Premier Ministre de Guinée Expert en Administration Publique et Privée, En Développement Durable et des Chaînes de Valeurs Agricoles, En Sécurité et Sûreté des aéroports, etc.

.​​Driss Jr. DIALLO, Consultant International au Cabinet du Premier Ministre de Guinée

Expert en Administration Publique et Privée, Développements, Sécurité et Sûreté, etc.

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