Alors que le régime mise tout sur la transparence, le Port, la Senelec et les Douanes vacillent face à l'obligation morale du "Jub, Jubal, Jubanti". Avec seulement 35 % de déclarations de patrimoine enregistrées, la résistance feutrée de plus de 1 000 hauts décideurs inflige un sérieux coup de canif aux promesses de rupture systémique, à l'approche du couperet du 31 juillet.
C’est le premier grand accroc sur la trajectoire du "Jub, Jubal, Jubanti". Alors que les nouvelles autorités ont fait de la transparence le pilier de la rupture systémique, les chiffres officiels de l’OFNAC agissent comme une douche froide : sur 1 594 hauts dirigeants assujettis à la déclaration de patrimoine, seuls 558 se sont pliés à l'exercice. En effet, plus de 1 000 ministres, directeurs généraux et ordonnateurs de budgets publics bravent la loi dans une opacité persistante. Entre lourdeurs administratives, peur du grand déballage et faiblesses juridiques d'une institution menacée d'impuissance, radiographie d'une résistance systémique qui fait trembler les promesses de la rupture.
L'onde de choc des chiffres
Le slogan était pourtant clair : l'era de l'impunité et de l'enrichissement illicite devait prendre fin avec l’avènement du nouveau régime. Pourtant, l'ultimatum public lancé par l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC) qui fixe une date butoir au 31 juillet 2026 sonne comme un aveu de résistance au sein de l'appareil d'État. Le président de l'institution, Moustapha Ka, l'a lui-même concédé sur les plateaux de la RTS : le niveau de conformité est encore "très faible", stagnant à 35 %. À l'approche de l'échéance, l'administration sénégalaise affiche un visage paradoxal. D'un côté, une volonté politique affichée au plus haut sommet ; de l'autre, une machine bureaucratique qui traîne les pieds. Ce taux de désertion civique pose une question fondamentale : qui sont ces 1 036 coupables invisibles qui défient l'autorité de contrôle.
La sociologie des "récalcitrants"
Le bastion des régies financières et stratégiques notamment les directeurs fraîchement parachutés du secteur privé ou de la diaspora à la tête de la Senelec ou du Port, l'exercice s'avère techniquement complexe. Selon le Guide du Déclarant de l'OFNAC, le recensement exige de répertorier exhaustivement les actifs (biens meubles, immeubles, comptes nationaux et internationaux) mais aussi le passif (dettes). Une lourdeur administrative souvent brandie comme excuse pour gagner du temps dans ces administrations denses.
Le "Name and Shame" : Une arme juridique suffisante ?
L'OFNAC brandit la menace de publier la liste nominative des retardataires sur son site internet dès le 31 juillet prochain. Voir les noms de hauts gradés des Douanes ou de dirigeants de fleurons nationaux jetés en pâture sur la place publique créerait un séisme. Mais au-delà de l'opprobre public, que risquent-ils réellement ?
Dans tous les cas, l'enquête révèle ici une faille majeure de notre arsenal juridique. C’est d'ailleurs ici que la position historique du Forum Civil prend tout son sens. La section locale de Transparency International rappelle régulièrement que la transparence ne peut se limiter à une pression morale. L'arsenal légal a pourtant été renforcé pour inclure des sanctions administratives, pécuniaires et même pénales (articles 5 et 16 de la loi).
L'infraction de non-déclaration est désormais caractérisée.
Le verrou de l'application
Malgré ces textes, l'OFNAC ne dispose pas du pouvoir d'incarcérer ou de geler les avoirs de manière autonome. Sans une volonté ferme du Procureur de la République ou des décrets de limogeage signés par l'exécutif, l'inscription d'un douanier ou d'un directeur de la Senelec sur la "liste des déclarants défaillants" risque de rester un simple affichage médiatique sans conséquences réelles.
Le test de crédibilité politique pour le projet de rupture
Cet arbitrage constitue le cœur politique de l'affaire. Le gouvernement actuel a promis une gouvernance irréprochable basée sur la redevabilité. Tolérer que deux tiers de l'appareil d'État et en premier lieu les gestionnaires des douanes, de l'énergie et des infrastructures portuaires ignorent les injonctions de l'OFNAC envoie un signal de faiblesse désastreux à l'opinion publique. De plus, ce flou artistique intervient dans un moment macroéconomique ultra-sensible, alors que le Sénégal renégocie ses engagements financiers internationaux et fait face à des exigences de rigueur budgétaire.
Pour les bailleurs de fonds, le respect des institutions de contrôle par les grandes sociétés nationales est le thermomètre de la stabilité d’un pays. L'enjeu est de savoir si l'exécutif aura le courage politique de limoger les directeurs généraux ou de sanctionner les ministres qui ne se conformeront pas à la loi d'ici la fin du mois.
Le couperet du 31 juillet
Le compte à rebours est lancé. La publication promise de la liste des récalcitrants le 31 juillet sera le véritable juge de paix pour le régime. Soit elle provoquera une régularisation massive de dernière minute sous l'effet de la panique dans les couloirs du Port, de la Senelec et des Douanes, soit elle ouvrira une crise de confiance majeure au sein de l'appareil d'État. Une chose est sûre, le combat pour la transparence au Sénégal ne se joue plus dans les discours de campagne, mais dans les coffres-forts des décideurs.
Aly Saleh