De Dakar aux grands projets industriels français, cet ingénieur sénégalais a construit un parcours où l’exigence technique côtoie le goût d’entreprendre. Après plusieurs années dans l’automobile et le ferroviaire, il veut aujourd’hui mettre son expérience au service d’un marché encore largement perfectible : celui des pièces automobiles d’occasion au Sénégal. Avec Molekys, il entend faire de l’économie circulaire un levier de création de valeur et d’emplois. Une ambition qui rejoint une préoccupation plus profonde, exprimée dans un texte intitulé « Savoir sans pouvoir ». L’industrie automobile, les systèmes mécatroniques, l’architecture des véhicules de demain : les domaines dans lesquels évolue Mouhameth Bathiery sont souvent éloignés des préoccupations du grand public. Pourtant, derrière les innovations qui transforment les voitures, les moyens de transport et les usages, il y a des ingénieurs chargés de faire tenir ensemble des technologies, des équipes et des contraintes parfois considérables. Formé au Sénégal puis en France, il a fait de cet exercice son métier. Mais, au fil des années, une autre question a pris de plus en plus de place dans ses réflexions : à quoi sert la compétence si elle ne contribue pas à résoudre les problèmes de son pays ?
Installé en Île-de-France, cet ingénieur sénégalais partage depuis plusieurs années son activité entre les projets industriels en France et ses initiatives entrepreneuriales tournées vers le Sénégal. Son parcours témoigne d’une maîtrise des environnements techniques complexes, mais aussi d’une volonté de ne pas limiter son expérience au seul cadre professionnel. À ses yeux, les connaissances acquises, les méthodes éprouvées et les réseaux construits à l’étranger doivent pouvoir produire des résultats concrets dans le pays d’origine. Le parcours commence à Dakar, au lycée Thierno Saïdou Nourou Tall.
En 2008, Mouhameth Bathiery y obtient un baccalauréat scientifique avec la mention de major de jury. Il poursuit ensuite ses études en France, à l’IUT de Mantes-en-Yvelines, où il termine en 2010 premier de sa formation en génie industriel et maintenance. Trois ans plus tard, il décroche son diplôme d’ingénieur en systèmes mécatroniques à l’Université de Technologie de Compiègne. Cette formation lui ouvre les portes d’un univers où mécanique, électronique, informatique et automatisation doivent fonctionner de concert. En 2020, il complète son parcours par une certification en architecture des systèmes complexes à l’Institut CESAMES, à Paris, obtenue avec les félicitations du jury.
Cette spécialisation lui permet d’aborder des projets qui ne se résument jamais à une seule technologie. Concevoir un système, c’est aussi anticiper ses contraintes, organiser les interactions entre ses composants, coordonner les compétences et veiller à ce que l’ensemble réponde aux objectifs fixés. Ses premières expériences professionnelles lui donnent rapidement l’occasion de mettre cette approche à l’épreuve. Chez KION Group, il contribue à un travail sur les supports moteurs auquel il associe un gain de trois millions d’euros. Il passe ensuite par Vernet avant de rejoindre, en 2018, l’univers de l’automobile, d’abord chez PSA, puis au sein de Stellantis, groupe né du rapprochement de plusieurs grands constructeurs.
Pendant près de cinq ans, Mouhameth Bathiery intervient comme architecte et responsable de la vie série mécatronique. Un poste qui exige autant de rigueur technique que de capacité à faire travailler ensemble des équipes aux compétences et aux implantations différentes. Ses missions touchent à plusieurs évolutions majeures de l’industrie automobile. Il travaille sur l’architecture de vision du véhicule autonome de DS Automobiles et participe au développement de la rétrovision numérique chez PSA. Avec l’équipementier Aptiv, il contribue également à la conception d’une nouvelle architecture électronique destinée aux véhicules de la prochaine décennie. Il élabore par ailleurs la feuille de route technique du périmètre vision de Stellantis sur dix ans.
À cette dimension prospective s’ajoute un travail d’organisation. Il met en place une équipe de vie série mécatronique répartie sur cinq pays, avec un objectif de trente collaborateurs, et participe à l’harmonisation des méthodes de recherche et développement sur trois continents. À Rennes, il déploie un laboratoire d’essais mécatroniques et pilote sept projets d’innovation de rupture. La crise sanitaire du Covid-19 constitue un autre test. Face aux difficultés d’approvisionnement, il élabore une stratégie de sécurisation des fournisseurs destinée à limiter les risques d’interruption des chaînes de production.
En 2023, il atteint 125 % de l’objectif de gains techniques fixé sur son périmètre. Ces responsabilités dessinent le profil d’un ingénieur qui ne sépare pas la conception de la mise en œuvre. Une solution peut être techniquement séduisante ; elle doit aussi être réalisable, fiable et compatible avec les exigences industrielles. Son expérience ne se limite d’ailleurs pas à l’automobile. Il intervient également comme architecte principal sur un projet de train bi-mode de la SNCF, conçu pour circuler sur rail comme sur route. Un dossier qui illustre son intérêt pour les systèmes hybrides et les solutions capables de dépasser les frontières habituelles entre plusieurs univers techniques. En février 2023, Mouhameth Bathiery fait un choix déterminant : quitter le salariat pour se consacrer à OPSYDE, l’entreprise qu’il a fondée et qu’il préside.
Après des années passées au sein de grands groupes, il entend mettre directement son expertise au service de projets industriels et accompagner les organisations dans leurs choix technologiques. La devise de l’entreprise, « Complex becomes simple », résume cette ambition. Il ne s’agit pas de nier la complexité des systèmes, mais de la maîtriser pour rendre les solutions plus efficaces et leur utilisation plus accessible. OPSYDE intervient ainsi dans le conseil en ingénierie des systèmes, la formation et l’accompagnement stratégique. Son portefeuille de projets témoigne de la diversité des sujets abordés : architecture des véhicules définis par logiciel pour Renault, système d’éclairage à faisceau haute définition pour Valeo, ou encore navette autonome hybride rail-route pour Milla. Autant de domaines dans lesquels la réflexion sur l’architecture technique doit s’articuler avec les besoins des industriels et les usages futurs. L’évolution de l’automobile nourrit particulièrement ses réflexions.
Les véhicules dépendent désormais de plus en plus de leurs logiciels, qui déterminent une part croissante de leurs fonctionnalités. Cette transformation ouvre aussi la voie à de nouveaux modèles économiques. Mouhameth Bathiery prend volontiers l’exemple de la climatisation : pourquoi ne pas imaginer que certaines fonctions soient facturées uniquement pendant les périodes où elles sont réellement utilisées, comme les semaines de forte chaleur ? Derrière cette illustration se trouve une interrogation plus large sur la manière de concevoir, de commercialiser et d’utiliser les produits. Pour lui, l’innovation ne consiste pas seulement à ajouter de la technologie. Elle doit également permettre de mieux répondre aux besoins, de limiter les dépenses inutiles et de créer de nouvelles possibilités économiques. C’est dans cet esprit qu’il prépare aujourd’hui un projet qui dépasse le cadre du conseil en ingénierie et le rapproche directement des réalités du marché sénégalais.
Le projet Molekys occupe désormais une place centrale dans ses ambitions entrepreneuriales. L’idée consiste à structurer et à numériser le marché des pièces automobiles d’occasion, en organisant la récupération, l’identification et la commercialisation des composants encore fonctionnels issus de véhicules hors d’usage. Le principe est simple dans son énoncé, mais exigeant dans sa réalisation. Une voiture destinée à la casse ne se réduit pas à un amas de matériaux. Certaines de ses pièces peuvent encore servir, à condition d’être correctement identifiées, contrôlées et mises à disposition des acheteurs. Entre les véhicules à valoriser, les professionnels de la réparation et les automobilistes à la recherche de pièces, il existe un marché dont l’organisation peut être améliorée.
Mouhameth Bathiery y voit une occasion de rapprocher la technologie d’un besoin quotidien. La numérisation doit permettre de mieux structurer l’offre, de faciliter les échanges et de donner davantage de visibilité aux pièces disponibles. Le projet s’inscrit également dans une logique d’économie circulaire, en favorisant la réutilisation des composants et une meilleure valorisation des véhicules en fin de vie. Son constat de départ porte sur la place occupée par l’automobile d’occasion en Afrique, alors que les infrastructures industrielles et les capacités locales de production restent limitées dans de nombreux pays. Il y voit moins une fatalité qu’un espace à investir. « Un vrai paradoxe, ou une réelle opportunité à saisir par les enfants de l’Afrique », résume-t-il. Pour mesurer le potentiel du marché, il avance une estimation de plus de 800 millions d’euros au Sénégal et de près de quatre milliards d’euros dans la zone UEMOA. Ces montants, qui relèvent de ses estimations, donnent une idée de l’ambition du projet, mais aussi de l’importance de disposer d’une organisation solide pour transformer ce potentiel en activité durable. Molekys prend progressivement forme autour de deux structures, l’une en France, l’autre au Sénégal. La société française, Molekys Group, dispose d’un capital de 100 000 euros. Le nom de l’entité sénégalaise n’a pas encore été rendu public.
Une levée de fonds de 450 000 euros auprès de membres de la diaspora et de partenaires sénégalais a permis d’engager le lancement des deux sociétés. L’objectif annoncé est de mobiliser près de 300 millions de francs CFA dans l’économie sénégalaise. Pour son fondateur, cette initiative ne relève pas d’une opportunité découverte au détour d’une réflexion récente. Elle est le résultat d’une maturation qui remonte à plusieurs années. « C’est le projet de ma vie, que je nourris et que je réfléchis depuis dix-huit ans », confie-t-il. Il reste cependant du chemin à parcourir. Le développement d’une telle activité suppose de consolider les financements, de nouer des partenariats fiables, de structurer les circuits d’approvisionnement et de garantir la qualité des pièces commercialisées. Autant de conditions indispensables pour gagner la confiance des professionnels et des clients. L’équipe se dit ouverte à de nouveaux investisseurs. L’enjeu n’est pas seulement de réunir des capitaux supplémentaires, mais de s’entourer de partenaires capables d’accélérer le déploiement du projet et de lui donner une portée plus importante. L’engagement entrepreneurial de Mouhameth Bathiery au Sénégal ne commence pas avec Molekys.
En décembre 2016, alors qu’il poursuit son parcours professionnel, il lance Sen’Drive Solutions, dont il assure la direction générale. À l’origine, il y a un véhicule, une intuition commerciale et une conviction : le transport peut être organisé avec davantage de professionnalisme et une attention plus soutenue aux besoins des clients. L’entreprise propose des services de location de véhicules avec chauffeur ainsi que des solutions de transport destinées aux particuliers et aux organisations. Son fondateur défend une conception de l’innovation qui privilégie d’abord la qualité de l’exécution. « L’innovation commence par la maîtrise des basiques, explique-t-il. Il ne sert à rien de créer de la nouveauté si l’existant ne répond pas aux exigences des clients. » Cette approche, qui peut sembler éloignée des grandes innovations technologiques auxquelles il a contribué en France, repose pourtant sur la même exigence : partir du besoin réel et construire une réponse fiable. Selon les chiffres qu’il communique, Sen’Drive Solutions accompagne 1 200 clients chaque année, travaille avec plus de trente partenaires institutionnels et affiche un taux de recommandation de 97 %.
L’entreprise revendique également la meilleure note Google de sa catégorie au Sénégal. Parmi les organisations citées dans son portefeuille figurent l’ambassade britannique, DHL et Action contre la faim. Mais les indicateurs commerciaux ne constituent pas, à ses yeux, la mesure la plus importante de cette aventure. Depuis sa création, l’entreprise affirme avoir formé et fait travailler plus de cinquante femmes et hommes, tout en investissant plus de 250 millions de francs CFA. Mouhameth Bathiery affirme, pour sa part, ne s’être versé aucun salaire pendant dix ans. Un choix qu’il présente comme la conséquence de sa volonté de consolider l’activité et de donner à ses collaborateurs les moyens de progresser. « Ma plus grande fierté, c’est de voir mes collaborateurs partir vers de grandes entreprises avec un salaire multiplié par cinq ou plus, parce que nous avons su les outiller », dit-il. Dans cette déclaration se dessine une autre dimension de son engagement : transmettre des méthodes, former des personnes et leur permettre de saisir de nouvelles opportunités.
La réussite d’une entreprise ne se mesure donc pas uniquement à son chiffre d’affaires, mais aussi aux parcours qu’elle contribue à faire évoluer. Derrière les projets industriels et les initiatives entrepreneuriales, Mouhameth Bathiery entretient un rapport constant à l’écriture. Il prend le temps de coucher ses idées sur le papier, de les reprendre et de les confronter aux réalités qu’il observe. Il envisage d’ailleurs d’écrire un livre. En juin, il a rendu public un premier texte intitulé « Savoir sans pouvoir ». Le titre exprime une préoccupation qui traverse son parcours. Dans son analyse, il distingue ceux qui ne perçoivent pas les problèmes collectifs, ceux qui disposent des connaissances et des moyens nécessaires mais ne les mobilisent pas pour le bien commun, et ceux qui comprennent ce qui ne fonctionne pas sans avoir la capacité d’agir. C’est cette dernière situation qui le touche particulièrement. Comment accepter que des femmes et des hommes formés, capables d’identifier des solutions, restent éloignés des décisions ou des moyens nécessaires à leur mise en œuvre ? Comment faire en sorte que le savoir ne demeure pas une ressource individuelle, mais devienne une force de transformation collective ?
Le sujet est loin d’être théorique pour un ingénieur qui a évolué dans de grands groupes internationaux avant de lancer ses propres entreprises. Il connaît les exigences de la conception, les contraintes de l’industrialisation et le temps nécessaire pour faire aboutir un projet. Il sait aussi que la compétence, à elle seule, ne suffit pas. Encore faut-il un environnement favorable, des partenaires, des financements et une volonté partagée d’avancer. Il ne dissimule pas les sentiments que lui inspirent les situations qu’il dénonce : frustration, inquiétude et colère. Mais il refuse d’en faire une posture de renoncement. Cette colère, explique-t-il, nourrit son travail et son désir de voir émerger un Sénégal plus résilient, capable d’innover et de créer davantage de valeur. Son propos s’inscrit dans une réflexion sur la responsabilité individuelle et collective. « Tout seul on va vite, ensemble on va loin », rappelle-t-il. Une formule connue, mais à laquelle il associe une exigence : le collectif ne peut fonctionner durablement sans des responsables animés de bonne volonté, capables de donner une direction et de créer les conditions de l’action.
C’est sur ce terrain que son expérience rejoint les débats sur la contribution de la diaspora au développement du Sénégal. Les compétences acquises à l’étranger, les réseaux professionnels constitués au fil des années et la connaissance de secteurs industriels exigeants représentent des ressources importantes. Encore faut-il créer les conditions permettant de les mobiliser efficacement. Pour Mouhameth Bathiery, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer dans cet effort. Il souhaite que les responsables sénégalais accompagnent des initiatives comme Molekys, notamment en facilitant les démarches administratives et en donnant aux entrepreneurs locaux des moyens de se positionner face à la concurrence étrangère. Ce qu’il déplore avant tout, c’est le décalage qu’il perçoit entre les ambitions affichées et les conditions concrètes offertes aux porteurs de projets. L’accès aux financements, la stabilité des règles, la qualité des partenariats et la capacité des institutions à accompagner les initiatives constituent, selon lui, des éléments déterminants. Son parcours rappelle toutefois que la contribution de la diaspora ne saurait se limiter au transfert d’argent. Elle peut aussi prendre la forme d’un investissement productif, d’un transfert de savoir-faire, d’une organisation plus efficace des marchés ou de la création d’emplois qualifiés.
C’est précisément sur cette articulation entre compétence, investissement et activité économique qu’il cherche à construire ses projets. Rien ne garantit que toutes ses ambitions aboutiront dans les délais espérés. Molekys doit encore démontrer sa capacité à s’implanter durablement sur son marché, à convaincre ses partenaires et à transformer ses objectifs en résultats mesurables. Sen’Drive Solutions, de son côté, témoigne déjà d’une expérience entrepreneuriale construite dans le temps, avec les contraintes et les sacrifices qu’elle suppose. Entre l’ingénieur qui a travaillé sur les technologies automobiles de demain, le chef d’entreprise qui investit dans des activités au Sénégal et l’auteur qui interroge la place du savoir dans la société, une même préoccupation se dessine : faire en sorte que les compétences ne restent pas à l’état de promesses.
Mouhameth Bathiery ne prétend pas détenir, à lui seul, les réponses aux difficultés économiques du Sénégal. Il entend plutôt contribuer à les résoudre par des projets, des méthodes et des initiatives capables de produire des effets concrets. Son ambition est de rapprocher les connaissances des besoins, les idées des moyens et les talents de ceux qui peuvent leur permettre de s’exprimer. Sur son profil professionnel, une phrase résume cet état d’esprit : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Plus qu’une formule de motivation, elle traduit une manière d’aborder les obstacles : ne pas confondre les difficultés avec une impossibilité définitive, et accepter que les solutions exigent du temps, du travail et la mobilisation de plusieurs volontés. Reste maintenant à transformer cette conviction en résultats à la hauteur de ses ambitions. Pour Mouhameth Bathiery, c’est là que se joue l’essentiel : non pas seulement savoir ce qu’il faudrait faire, mais parvenir à le faire.
Malick sakho