FONDS POLITIQUES : QUAND SONKO TENTE DE FAIRE JUGER DIOMAYE À SA PLACE

31 - Août - 2026

Le Gamou aurait pu être un moment de recueillement, de concorde et de communion. Ousmane Sonko en a aussi fait une étape de sa bataille politique sur les fonds spéciaux. De Tivaouane à Médina Baye, il a pris soin d'expliquer aux autorités religieuses qu'il ne voulait ni supprimer les fonds qui leur sont destinés ni les priver du soutien de l'État. Mais la proposition portée par la majorité parlementaire PASTEF dit autre chose : elle réserve les crédits spéciaux exclusivement à la défense, à la sécurité et au renseignement, et exclut expressément les dépenses sociales. L'Exécutif avait proposé de réintroduire la solidarité, l'entraide, la cohésion sociale et la détresse humanitaire. La majorité PASTEF a rejeté ces amendements. Pourquoi alors aller rassurer dans les foyers religieux ceux que le texte que l'on défend retire précisément du périmètre de ces fonds ?

Les crédits spéciaux du président de la République ne sont pourtant pas hors du droit. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision n° 7/C/2026 du 25 août 2026, a rappelé que leur engagement, leur liquidation, leur ordonnancement, leur paiement, leur justification et leur contrôle s'inscrivent déjà dans une architecture normative. Il a déclaré irrecevable la proposition de loi n° 36/26. L'enjeu pour la majorité PASTEF n'est donc pas simplement d'« encadrer » des fonds qui seraient hors du droit, mais de restreindre le périmètre dans lequel le président de la République peut les utiliser.

La même majorité a d'ailleurs refusé l'amendement de l'Exécutif qui proposait d'étendre le dispositif aux crédits spéciaux de la Primature et de l'Assemblée nationale. Or Sonko a utilisé hier ceux de la Primature et préside aujourd'hui une institution qui dispose elle aussi de crédits spéciaux. Pourquoi la règle réclamée pour Diomaye ne devrait-elle pas s'appliquer au perchoir ? La transparence qui ne regarde qu'en direction de son adversaire n'est plus seulement une vertu républicaine, elle devient une arme politicienne.

C'est ce qui donne toute sa portée à la tournée du Gamou. Le texte ne cite certes pas les familles religieuses : il retire du champ des crédits spéciaux les interventions sociales et de solidarité dont peuvent notamment bénéficier certains foyers religieux. Sonko rassure dans les foyers ce que sa propre majorité exclut dans le texte qu'elle défend à l'Assemblée.

Le procédé ressemble dès lors à une opération de rattrapage : réparer par la parole les conséquences politiques du texte, reprendre la maîtrise du récit, présenter comme une manipulation de ses adversaires une inquiétude née de la proposition elle-même. Mais une République ne fonctionne pas à l'intention. Lorsqu'un discours et un texte divergent, c'est le texte qu'il faut lire.

Cette séquence permet surtout de déplacer le débat. Jacques Chirac avait lancé : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Ici, la mécanique est plus singulière : la maison des contradictions de Sonko brûle, et c'est Sonko lui-même qui nous demande de regarder ailleurs. Vers Diomaye.

Car avant cette bataille, il y avait un autre dossier. Sonko avait qualifié de « haram » les fonds laissés sans encadrement à la discrétion d'un homme. Devenu Premier ministre, il en a lui-même utilisé. Il a ensuite détaillé publiquement certaines dépenses et invoqué notamment le Programme de gestion de la paix en Casamance pour expliquer certaines ressources disponibles à la Primature. Si des crédits affectés à cette finalité ont servi à financer des véhicules, des travaux administratifs ou d'autres dépenses étrangères à leur objet, les questions du détournement de finalité et, le cas échéant, du détournement de pouvoir restent posées. Elles appellent une réponse politique et morale, et pénale si les faits et les procédures révèlent des infractions.

C'est précisément ce dossier que la nouvelle bataille tend à repousser à l'arrière-plan. Celui qui devait répondre de l'usage qu'il avait fait des fonds devient le procureur de celui qui les détient aujourd'hui. Diomaye se retrouve ainsi placé au centre d'un procès politique dont Sonko cherche à fixer lui-même les termes.

Cette stratégie n'est pas sans conséquence pour notre vivre-ensemble. Les foyers religieux ont trop contribué à la médiation, à la solidarité et à la cohésion nationale pour devenir les terrains de réparation d'une confrontation politique. Elle pose aussi une question d'État de droit : une règle ne peut être plus exigeante pour l'adversaire que pour soi-même. Elle doit être générale, impersonnelle, et applicable au palais, à la Primature comme au perchoir.

Enfin, cette confrontation dépasse le seul contentieux budgétaire : elle touche au fonctionnement des institutions. L'article 42 de la Constitution fait du président de la République le garant de leur fonctionnement régulier, une garantie qui suppose que chaque pouvoir respecte les limites de l'autre. Une majorité parlementaire, même écrasante, n'est jamais propriétaire de la République.

Sonko voulait que nous regardions Diomaye. Nous avons lu la proposition de sa majorité, examiné les amendements qu'elle a rejetés, écouté ce qu'il a dit dans les foyers religieux, et rappelé ce qu'il a lui-même fait lorsqu'il disposait des fonds.

Notre maison brûle toujours. Cette fois, nous ne regardons pas ailleurs. Nous regardons Sonko, pour qu'il rende compte politiquement, moralement et, s'il y a lieu, pénalement.

Pr Falilou COUNDOUL, Universitaire - acteur politique et responsable du Think tank Pragmatisme social démocrate.
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