Le 21 août 2026, à Ogo, dans la région de Matam, des associations d'usagers de forages ruraux ont marché pour demander la fin de ce qu'elles dénoncent comme la privatisation de l'eau rurale. Quelques jours plus tôt, à Birkelane, le délégataire privé Flex'Eau, les élus territoriaux et les populations mettaient au contraire en place des comités locaux de suivi pour renforcer la participation des usagers. En mars, le président de la République avait demandé d'intensifier l'évaluation et la révision des délégations de service public de l'eau potable. Le débat est donc officiellement rouvert. Mais le Sénégal ferait une erreur s'il se contentait de choisir à nouveau entre ASUFOR et opérateurs privés. Le véritable enjeu est désormais de savoir quelle organisation garantit effectivement une eau disponible, sûre, abordable et durable. Ma proposition est de changer d'échelle : lorsque plusieurs villages partagent un même système hydraulique, ils doivent pouvoir partager sa gouvernance, ses moyens techniques, ses réserves et sa solidarité.
Pr Falilou COUNDOUL, Enseignant-chercheur en génie de l'eau et de l'environnement, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate.
I. À Ogo, le débat sur l'eau rurale s'est rouvert
Le 21 août 2026, des associations d'usagers de forages ruraux de la région de Matam se sont retrouvées à Ogo pour réclamer, à l'échelle nationale, la fin du mode actuel de gestion qu'elles assimilent à une privatisation de l'eau rurale. Quelques jours auparavant, à Birkelane, Flex'Eau, les élus territoriaux et les populations mettaient en place des comités locaux de suivi destinés à renforcer la participation des usagers ; les discussions y portaient précisément sur les difficultés d'approvisionnement, la qualité de l'eau, les pannes récurrentes et le coût jugé élevé des factures.
Ces deux événements racontent presque deux histoires contraires. À Ogo, des usagers demandent de sortir du modèle. À Birkelane, d'autres acteurs essaient de mieux associer les populations à son fonctionnement. Entre les deux, l'État lui-même s'interroge : le 18 mars 2026, le chef de l'État a demandé d'intensifier l'évaluation et la révision des délégations de service public de l'eau potable, tout en appelant à des contrats de performance « rénovés et exigeants » ; le ministre de l'Hydraulique et de l'Assainissement présentait le même jour au Conseil des ministres une réforme de troisième génération du service public de l'eau.
La question n'est donc plus de savoir s'il faut débattre de la réforme : ce débat a déjà commencé. La question est de savoir comment le poser correctement.
Ma position est la suivante : je ne défends ni le retour généralisé aux ASUFOR ni la délégation privée généralisée. Je défends le droit de conserver ce qui fonctionne, l'obligation de réparer ce qui fonctionne mal et le devoir de reprendre provisoirement ce qui met en danger l'accès à l'eau. Mais je propose surtout une autre manière de regarder le problème : organiser le service à l'échelle du territoire réellement dessiné par l'eau.
II. L'accès progresse, mais l'accès n'est pas encore le service
Le Sénégal a considérablement progressé dans l'accès à l'eau potable : pour 2025, le taux d'accès était estimé à environ 91,3 % en milieu rural, contre près de 98,9 % en milieu urbain. Ces performances sont importantes et doivent être reconnues. Mais elles ne doivent pas nous conduire à confondre accès amélioré et qualité réelle du service quotidien, car l'eau ne se résume pas à l'existence d'un forage ou d'un branchement. Elle doit être disponible au moment où l'usager en a besoin, en quantité suffisante, avec une qualité satisfaisante, une pression correcte, un tarif supportable et un dispositif capable de réparer rapidement une panne.
Le directeur général de l'Office des forages ruraux (OFOR) indiquait ainsi, le 27 mars 2026, que la disponibilité des ouvrages avait atteint 97 % dans les périmètres affermés et 92 % dans les périmètres non affermés en 2025, tout en reconnaissant que l'accès sécurisé, freiné notamment par la qualité hydrochimique de l'eau, restait inférieur à 30 %. C'est cette distinction qui doit désormais structurer notre politique publique : l'accès construit une infrastructure ; le service garantit un droit.
III. Onze ans de réforme imposent désormais l'évaluation
La délégation de la gestion de l'hydraulique rurale n'est plus une expérimentation récente. Plusieurs opérateurs interviennent désormais sur de vastes périmètres. Après plus d'une décennie de réforme, il devient possible et nécessaire d'évaluer les résultats avec suffisamment de recul.
Le cas de Thiès-Diourbel est instructif. Le 27 mars 2026, Aquatech indiquait exploiter 126 forages sur les 264 de son périmètre, soit environ 48 %, et son directeur de l'exploitation qualifiait lui-même le bilan de « chaotique ». Mais les causes avancées étaient multiples : vétusté des ouvrages et du réseau, comptage défaillant, refus de certaines localités, sous-traitants et main-d'œuvre insuffisamment formés, résistance des associations d'usagers et des autorités politiques, soutien insuffisant de l'État à la réforme, et retard des investissements de mise à niveau.
Ce cas nous apprend précisément ce qu'il faut éviter : tirer d'un résultat complexe une conclusion idéologique simple. Une délégation privée ne transforme pas automatiquement un réseau vétuste en service performant. Une ASUFOR ne peut pas davantage compenser indéfiniment l'absence d'investissement ou de renouvellement. Et l'État ne peut transférer un patrimoine insuffisamment remis à niveau puis considérer que toutes les difficultés relèvent exclusivement de l'exploitant.
Le vrai problème n'est donc pas seulement qui gère. Il faut aussi demander : avec quel patrimoine, quelles obligations, quelle capacité technique, quelle répartition des risques, quel tarif, quels contrôles et quels moyens de renouvellement ? Autrement dit, il faut juger le système par ses résultats et non par l'étiquette de celui qui l'exploite.
IV. Le forage dessine un territoire hydraulique
Un même forage peut alimenter cinq, dix ou quinze villages. Un château d'eau, des conduites principales, des antennes secondaires et parfois des réseaux interconnectés composent un système dont la géographie ne correspond pas nécessairement aux limites administratives d'un village ou d'une commune.
Lorsque la pompe principale tombe en panne, les conséquences dépassent donc immédiatement le lieu où se situe l'équipement. Plusieurs communautés peuvent perdre simultanément l'accès à l'eau. Les ménages cherchent des sources alternatives, les écoles et postes de santé rationnent leurs usages, l'élevage et le maraîchage sont fragilisés, tandis que la pièce de rechange ou le technicien peuvent se trouver à plusieurs dizaines de kilomètres. La panne est locale, mais ses conséquences sont territoriales : nous administrons parfois séparément ce que l'hydraulique a déjà réuni.
Le forage dessine un territoire hydraulique, et la gouvernance doit suivre ce territoire. Cette idée doit devenir l'un des principes d'une nouvelle doctrine de l'eau rurale : lorsqu'une même infrastructure dessert plusieurs localités, la maintenance, les réserves financières, les équipements de secours, les compétences techniques et la représentation des usagers doivent pouvoir être organisés à la même échelle. Une ressource partagée doit être gouvernée par une institution partagée.
V. Une troisième voie : l'entreprise communautaire interterritoriale de l'eau
Je propose donc d'expérimenter ce que j'appelle une entreprise communautaire interterritoriale de l'eau.
Entreprise, d'abord, parce que la gestion de l'eau doit être professionnelle. Il ne s'agit pas de reconstituer, sous un nouveau nom, des comités reposant essentiellement sur le bénévolat ou la bonne volonté. Un service d'eau exige une comptabilité normalisée, des procédures d'achat, des techniciens qualifiés, un plan de maintenance, des analyses de qualité, un budget, des indicateurs de performance, une organisation des urgences et des responsabilités clairement identifiées. Le travail doit être rémunéré et les compétences reconnues.
Communautaire, ensuite, parce que professionnaliser ne signifie pas écarter les populations. Les villages desservis doivent disposer d'une représentation réelle dans la gouvernance. Les collectivités territoriales, les usagers, les femmes, les éleveurs, les producteurs, les écoles et les structures sanitaires doivent pouvoir participer au contrôle et à l'orientation du service.
Interterritoriale, enfin, parce que la structure suivrait le périmètre hydraulique réel plutôt qu'une frontière administrative qui n'a parfois aucun sens pour le réseau.
Cette entreprise dégage des excédents, et le fait même lorsqu'elle est bien gérée : pour constituer une réserve, renouveler les pompes, financer la maintenance préventive, améliorer la qualité, étendre le réseau et préparer les crises. Mais ces excédents ne sont pas distribuables : ils restent dans l'eau. L'excédent protège le service ; le bénéfice rémunère un intérêt privé. L'eau rurale a besoin du premier, pas du second.
Cette proposition n'est pas juridiquement aussi étrangère au système sénégalais qu'on pourrait le croire. La loi n° 2008-59 reconnaît déjà comme délégataires possibles des sociétés de droit public, des établissements publics, des sociétés privées et des associations d'usagers, et prévoit que les contrats peuvent prendre la forme d'une concession, d'un affermage ou d'une régie. Le droit OHADA offre d'ailleurs, avec la société coopérative et le système comptable des entités à but non lucratif, un cadre juridique et comptable déjà adapté à ce type de structure. Il ne s'agit donc pas d'imaginer que le droit sénégalais imposerait déjà cette entreprise communautaire particulière, mais de constater qu'il reconnaît lui-même une pluralité de statuts et de modes de délégation. Le statut précis de l'entreprise communautaire interterritoriale devra être juridiquement sécurisé, mais sa philosophie ne part pas de rien.
VI. Mutualiser, c'est transformer plusieurs fragilités en une capacité
La mutualisation n'est pas seulement un principe de solidarité, c'est une stratégie d'efficacité. Une structure isolée peut difficilement conserver une pompe de secours, constituer un stock important de pièces détachées, rémunérer une équipe technique permanente, organiser une astreinte, financer régulièrement des analyses ou investir dans la télésurveillance. Un ensemble de villages partageant le même service peut le faire, et plusieurs entreprises communautaires peuvent même mutualiser un deuxième niveau de moyens : véhicules d'intervention, électromécaniciens, pompes de secours, stocks stratégiques, contrats-cadres avec les fournisseurs, moyens de contrôle de la qualité et systèmes d'information.
Cette mutualisation prend une importance particulière lorsqu'on regarde la structure réelle des coûts. Selon le directeur général de l'OFOR, l'énergie représente entre 30 et 60 % des charges des délégataires, selon les situations ; c'est précisément pour réduire cette vulnérabilité que l'OFOR développe l'hybridation et la solarisation des sites. Ce chiffre change la manière dont nous devons regarder le tarif de l'eau. Lorsqu'un village dépend d'un pompage profond, d'un habitat dispersé, d'un réseau très étendu ou d'équipements éloignés des centres de maintenance, le prix de l'eau ne traduit pas seulement la qualité du gestionnaire : il traduit aussi la géographie et l'hydrogéologie. La ruralité ne doit donc pas devenir une taxe invisible payée sur chaque mètre cube d'eau ; la puissance publique doit précisément corriger ce que les territoires ne peuvent corriger eux-mêmes : investissement initial, solarisation, renouvellement d'équipements lourds, interconnexion lorsque celle-ci est pertinente, et soutien aux zones où les contraintes naturelles rendent le service structurellement plus coûteux.
VII. Un prix juste suppose d'abord un service juste
L'eau a un coût : l'énergie, les salaires, les analyses, l'entretien et le renouvellement des équipements doivent être financés. Reconnaître le droit à l'eau ne signifie donc pas nier le coût du service, mais ce coût doit être juste.
Un ménage rural ne supporte pas seul le surcoût résultant de la profondeur de la nappe, de la dispersion de l'habitat ou de l'éloignement des infrastructures. Ces contraintes ne relèvent pas d'un choix individuel ; elles relèvent de l'aménagement du territoire et appellent une solidarité nationale.
Le premier volume destiné à la boisson, à la cuisine et à l'hygiène essentielle doit être protégé. Les consommations plus importantes peuvent relever d'une progressivité maîtrisée. Les usages productifs ruraux, petit élevage, maraîchage familial, transformation, doivent être pensés spécifiquement afin que l'eau ne devienne pas un obstacle à la création de richesse locale.
La progressivité tarifaire n'est toutefois réellement équitable que si l'unité facturée correspond à la réalité de la consommation. Lorsqu'un seul compteur dessert plusieurs ménages, une concession familiale ou plusieurs logements, les consommations modestes s'additionnent et peuvent artificiellement placer l'ensemble dans une tranche supérieure. Les compteurs individuels et les sous-compteurs doivent donc être facilités lorsque les conditions techniques et financières le permettent.
Mais il faut surtout introduire une idée plus générale : le tarif doit aussi regarder le service rendu. Une eau disponible quelques heures par jour, avec des interruptions fréquentes ou une qualité dégradée, ne peut être traitée comme un service parfaitement continu. Le droit sénégalais est, sur ce point, particulièrement clair : le délégataire doit respecter les principes de continuité, d'adaptabilité et d'égalité de traitement, et l'autorité délégante doit elle-même garantir la continuité du service lorsque le délégataire est défaillant ou lorsqu'il n'existe aucun titulaire. La continuité n'est donc pas un supplément de confort : elle est au cœur du service public.
VIII. Une erreur du gestionnaire ne doit jamais devenir une dette de l'usager
La réforme doit également établir un socle national clair de protection des usagers. Une facture doit être lisible et vérifiable : période concernée, index initial et final, volume consommé, tarif appliqué et frais éventuels. Lorsqu'une contestation sérieuse porte sur une partie de la facture, l'usager doit pouvoir payer la partie qu'il reconnaît et faire vérifier contradictoirement le reste, sans qu'une erreur éventuelle du gestionnaire ne produise immédiatement pénalités et interruption. Lorsqu'une coupure résulte d'une facture ensuite reconnue erronée, le rétablissement doit être rapide et gratuit.
La coupure doit rester un recours ultime : couper l'eau ne doit jamais devenir un marché. Toute externalisation des relances ou des interventions de coupure est encadrée de manière à supprimer toute incitation financière à multiplier les interruptions ; les ordres doivent rester traçables et relever de l'autorité responsable du service. Le principe est plus important encore que le mécanisme : quel que soit le statut du gestionnaire, l'usager doit disposer des mêmes droits.
IX. Ce qui fonctionne doit pouvoir survivre à la réforme
L'une des erreurs les plus fréquentes en politique publique consiste à confondre réforme et remplacement. Une ASUFOR dont les comptes sont réguliers, le service satisfaisant, les équipements correctement entretenus et la gouvernance transparente ne doit pas disparaître simplement parce qu'un autre modèle national a été choisi. De la même manière, un délégataire privé qui fournit un service de qualité ne doit pas être condamné parce que d'autres délégations connaissent des difficultés. La seule méthode sérieuse consiste à évaluer.
Un gestionnaire performant, transparent et techniquement solide doit pouvoir poursuivre son activité sous contrôle. Un gestionnaire présentant des insuffisances corrigibles doit être soumis à un plan de redressement et bénéficier, lorsque cela est justifié, d'un accompagnement technique. Lorsqu'au contraire la continuité, la qualité, la transparence ou la viabilité du service sont durablement compromises, l'autorité publique doit pouvoir organiser une gestion provisoire afin de protéger les populations.
La doctrine peut tenir en une phrase : conforter ce qui fonctionne, réparer ce qui peut l'être, reprendre provisoirement ce qui met le service en danger. La réforme cesse alors d'être idéologique ; elle devient pragmatique.
X. La solidarité doit elle aussi changer d'échelle
La solidarité entre villages ne suffira pas à absorber tous les risques. Une pompe stratégique peut coûter beaucoup plus qu'une réserve locale ; certains systèmes sont structurellement déficitaires ; certaines pannes ou réhabilitations dépassent les capacités financières d'un périmètre, même bien géré. Il faut donc organiser un deuxième niveau de solidarité : je propose la création d'un Fonds national de garantie et de solidarité de l'eau rurale.
Ce fonds aurait pour vocation de protéger la continuité du service lorsqu'une panne majeure, une défaillance institutionnelle ou un besoin urgent de renouvellement dépasse les capacités locales. Il finance un équipement stratégique, une alimentation provisoire, un plan de redressement ou la protection d'un volume essentiel pendant une crise, sans devenir une caisse destinée à couvrir indéfiniment les conséquences de la mauvaise gestion : son intervention doit être conditionnée à la transparence, à l'audit et à un plan de correction. On ne sauve pas la mauvaise gestion ; on protège la continuité du service et les populations.
Les gestionnaires contribuent au mécanisme en fonction de leur taille, de leurs capacités et de leur niveau de risque, aux côtés de l'État, des collectivités territoriales et des partenaires. La logique est simple : lorsque le risque est préfinancé et mutualisé avant la panne, la solidarité cesse d'être une improvisation déclenchée après la crise.
XI. L'État doit garantir le système, pas imposer une étiquette
Aucun statut juridique ne garantit automatiquement la bonne gestion. Une ASUFOR peut être performante ou défaillante. Une entreprise privée peut être efficace ou insuffisante. Une structure publique peut être exemplaire ou bureaucratique. Une entreprise communautaire peut elle-même devenir opaque si elle n'est pas contrôlée : la corruption, l'inefficacité et l'improvisation n'ont pas de statut préféré.
Le rôle de l'État est ailleurs : définir les normes de qualité, garantir les droits des usagers, fixer les obligations de continuité, réglementer les tarifs, contrôler les contrats, organiser les audits, protéger le patrimoine hydraulique et assurer la solidarité entre territoires. Il doit également rendre la comparaison possible. Tous les gestionnaires publient les mêmes indicateurs fondamentaux : volumes produits et facturés, pertes, résultats de qualité, durée des interruptions, délais de réparation, recettes, principales dépenses, réclamations et investissements. C'est seulement lorsque nous disposerons des mêmes informations que nous pourrons répondre sérieusement à la question de savoir qui gère le mieux, non pas selon le statut, mais selon les résultats.
XII. Expérimenter avant de généraliser
Je ne propose pas de remplacer demain l'ensemble des structures existantes par des entreprises communautaires interterritoriales : ce serait reproduire exactement l'erreur que je critique, choisir le modèle avant de mesurer ses résultats.
Il faut commencer par quelques périmètres pilotes où plusieurs villages partagent déjà un système hydraulique, construire avec les populations, les collectivités, l'OFOR et les professionnels une gouvernance adaptée, doter la structure d'une comptabilité normalisée, d'un personnel qualifié, d'une réserve financière, d'un dispositif de maintenance et d'objectifs publics. Puis comparer : le prix réel du mètre cube, la continuité, la qualité, les pertes, les délais de réparation, les frais de gestion, le recouvrement, le renouvellement du patrimoine et la satisfaction des usagers, avec ceux d'ASUFOR performantes et de délégations privées comparables.
Si le modèle fonctionne mieux, il faut l'étendre ; s'il fonctionne moins bien, le corriger ; s'il échoue, l'abandonner. C'est cela, le pragmatisme : expérimenter, mesurer, apprendre, puis reproduire ce qui fonctionne.
XIII. Changer d'échelle
Le Sénégal a accompli des progrès importants dans l'accès à l'eau rurale. Il ne s'agit ni de nier ce que les ASUFOR ont apporté, ni de faire le procès des délégations qui ont contribué à professionnaliser certaines fonctions. Il s'agit d'entrer dans une nouvelle étape : la question ne doit plus être seulement de savoir qui doit gérer le forage, mais à quelle échelle nous devons organiser le service, les compétences, les réserves, les risques et la solidarité pour garantir durablement l'eau.
Ma réponse est celle du territoire hydraulique. Un système partagé doit produire une gouvernance partagée. Plusieurs villages doivent pouvoir mutualiser leurs techniciens, leurs équipements de secours et leur capacité financière. Les excédents doivent rester dans le service. Les usagers doivent garder une voix réelle. L'État doit prendre en charge ce qui relève de la solidarité nationale. Et aucun mode de gestion ne doit être maintenu ou supprimé par principe : chacun doit être jugé sur ce qu'il apporte réellement aux populations.
Nous devons professionnaliser sans exclure les communautés, mutualiser sans bureaucratiser, soutenir sans déresponsabiliser et contrôler sans imposer partout la même organisation. La gestion pourra être associative, communautaire, privée ou provisoirement publique. Mais le droit à une eau sûre, disponible et abordable ne peut, lui, dépendre du lieu où l'on vit ni du gestionnaire auquel on a été rattaché.
Quand l'eau traverse les frontières des villages et des communes, la gouvernance, les moyens et la solidarité doivent les traverser aussi.
Pr Falilou COUNDOUL, Enseignant-chercheur en génie de l'eau et de l'environnement, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate.
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