Quelques jours après l’annonce d’un « accord historique » avec le FMI, l’agence Standard & Poor’s (S&P) a fortement dégradé la note souveraine du Sénégal :
– Note en devises : CC
– Note en monnaie locale : CCC
– Perspective : négative, avec risque explicite de nouvelle dégradation.
Pendant que le gouvernement communique sur un retour de la confiance et un Plan de traitement de la dette (PTDS) « responsable », les agences de notation envoient un message très différent.
1. Ce que dit vraiment S&P
S&P ne se contente pas de baisser une note. Elle envoie un signal politique fort :
Une restructuration de la dette est désormais extrêmement probable.
Dans le cadre du PTDS, les créanciers en devises subiront des pertes (réduction du principal, des intérêts ou allongement des échéances).
Le risque de défaut sélectif sur la dette commerciale en devises est jugé « extrêmement probable ».
En clair : le plan gouvernemental n’est pas lu comme une solution rassurante, mais comme un aveu de faiblesse et un mécanisme de pertes organisées pour une partie des créanciers.
2. Pourquoi c’est un camouflet politique
Le gouvernement avait vendu l’accord FMI comme :
un signe de retour de la confiance,
une preuve que la stratégie de sortie de crise fonctionne,
un levier pour réouvrir l’accès aux marchés.
Or, S&P et Moody’s répondent :
accord FMI pas encore validé par le Conseil, soumis à conditions,
PTDS interprété comme un plan de restructuration avec pertes,
trajectoire politique jugée incertaine, avec tensions institutionnelles et crédibilité entamée.
Le storytelling officiel se heurte à la lecture froide des marchés.
3. Conséquences concrètes pour l’économie et les citoyens
Cette dégradation n’est pas qu’un détail technique :
Coût du crédit plus élevé : tout nouvel emprunt de l’État coûtera beaucoup plus cher, ce qui alourdit la dette future.
Marges de manœuvre réduites : moins de capacité pour les grands projets, les dépenses sociales, la réponse aux attentes (emploi, jeunesse, services publics).
Risque accru de crise de confiance : fuite des investisseurs, pression indirecte sur la zone UEMOA, durcissement des conditions pour les entreprises sénégalaises à l’international.
La facture, in fine, sera payée par les ménages et les entreprises, pas par les communicants.
4. Où est la souveraineté promise ?
Le discours officiel met en avant :
la souveraineté,
la rupture,
la maîtrise de la trajectoire économique.
Mais dans les faits :
le Sénégal s’enfonce dans un programme FMI très conditionné,
la restructuration de la dette se fait sous supervision étroite du FMI et des créanciers,
les agences de notation jugent que la restructuration est « extrêmement probable », signe d’une perte de maîtrise.
Un vrai gouvernement souverain aurait :
d’abord fait le ménage (fraude, exonérations abusives, gaspillage),
ensuite négocié d’égal à égal avec les créanciers,
et protégé les Sénégalais avant les créanciers.
5. Ce que cela doit changer dans le débat public
Cette actualité doit nourrir trois exigences :
Vérité : publication intégrale des documents FMI et du PTDS, scénarios de dette, engagements précis.
Responsabilité : qui assume les choix passés et présents ? Qui rend des comptes sur chaque franc emprunté et chaque réforme mise en œuvre ?
Souveraineté réelle : une stratégie qui réduit la dépendance, renforce les ressources propres et replace l’intérêt des Sénégalais au centre.
Entre « victoire » affichée et « défaut probable » noté, les Sénégalais doivent choisir : continuer à croire aux discours, ou exiger des comptes, des vérités et une vraie stratégie de souveraineté.
Dr Mouhamed Ben Diop