AUX 191 SIGNATAIRES : LA « DETTE CACHÉE » EST UN RÉCIT POLITICIEN, PAS UNE POLITIQUE PUBLIQUE

05 - Septembre - 2026

Les 191 signataires reprennent sans le discuter le récit de la « dette cachée » construit par Ousmane Sonko et PASTEF. La Cour des comptes établit des anomalies de comptabilisation et de retracement ; les travaux de fiabilisation confiés à Forvis Mazars élargissent aussi le périmètre observé. Le gouvernement Sonko devait gouverner cette situation avec responsabilité. Il l’a transformée en récit politique. L’audit réclamé aujourd’hui doit porter sur toute la dette, y compris celle contractée depuis avril 2024.

Pr Falilou COUNDOUL - Universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate

La tribune des 191 repose sur une formule devenue centrale dans le débat : « une dette cachée ne peut devenir une facture présentée au peuple ». Plus loin, les signataires réclament une « contribution substantielle des créanciers » tout en affirmant : « nous acceptons la nécessité de traiter la dette ». Mais ces propositions appellent des questions préalables : qu’est-ce qui a réellement été caché ? Que recouvre l’écart entre les différentes évaluations de la dette ? Et comment faire contribuer les créanciers sans traiter leurs créances ?

1. « Une dette cachée » ? Encore faut-il établir ce qui a été caché

Le récit s’installe le 26 septembre 2024. Le gouvernement dirigé par Ousmane Sonko annonce que les déficits et l’endettement sont supérieurs aux chiffres jusque-là publiés. Le ministre de l’Économie indique notamment que la dette de l’État central à fin 2023 ressort à 15 664 milliards de FCFA, contre 13 772 milliards annoncés auparavant. Ousmane Sonko ne s’en tient pas à cette constatation comptable. Il accuse le régime précédent d’avoir menti, falsifié les chiffres et conduit une politique d’endettement favorisant une « corruption généralisée ».

Le récit politique est alors posé : ils ont emprunté, ils ont caché, ils ont falsifié ; nous avons découvert.

Il sera ensuite repris dans le discours de PASTEF. En novembre 2025, Ousmane Sonko soutient publiquement que ceux qui continueraient à nier l’existence de la « dette cachée » devraient être conduits en prison. La description d’un écart comptable est ainsi accompagnée d’une qualification politique et d’une attribution d’intention.

Or la Cour des comptes emploie un vocabulaire différent. Elle constate notamment une dette bancaire contractée hors circuit budgétaire, sans autorisation parlementaire et non retracée dans les comptes de l’État. Elle relève également des discordances entre différentes sources, une non-exhaustivité de certaines données et un encours supérieur à celui figurant dans les documents de reddition.

Cette situation appelait une correction des comptes, une réconciliation des données, la publication des informations disponibles et l’établissement des responsabilités.

La dette est connue des banques qui l’ont consentie, des services de l’État qui en assurent le remboursement et des structures qui en enregistrent les intérêts, les échéances et les flux. Pour la dette bancaire locale, la Cour reconstitue ainsi un encours de 2 517,14 milliards de FCFA à partir des conventions de crédit, relevés bancaires et tableaux d’amortissement fournis par les banques. Elle retrace également 2 147 milliards d’amortissements sur la période et les circuits par lesquels les remboursements étaient effectués.

Les créanciers connaissaient donc leurs créances. L’État en assurait le service. Les flux existaient.

Une dette connue de ses créanciers, remboursée par l’État et identifiable dans les circuits financiers peut avoir été mal retracée dans la comptabilité publique. Cela ne suffit pas à démontrer qu’elle était clandestine.

Le mot « cachée » ajoute au constat comptable une intention de dissimulation. Cette intention doit être établie opération par opération.

2. Mazars : lorsque le périmètre change, le chiffre change

Les travaux confiés à Forvis Mazars obligent également à distinguer les différentes composantes de l’écart.

Le document budgétaire officiel qui restitue cette mission explique que les premiers travaux avaient montré la nécessité d’une fiabilisation exhaustive de la dette du secteur public dans son ensemble, c’est-à-dire de l’administration centrale et du secteur parapublic. Forvis Mazars a été mandaté pour procéder à cette fiabilisation et confirmer l’encours sur la période 2018-2024.

Il s’agit donc de fiabiliser, confirmer, recenser et élargir le champ couvert.

Le bulletin statistique publié en juillet 2026 permet d’en mesurer l’effet. À fin 2024, la dette de l’administration centrale est estimée à environ 23 667 milliards de FCFA, soit 119 % du PIB. En intégrant le secteur parapublic, l’encours du secteur public atteint environ 25 583 milliards, soit 128,6 % du PIB. Près de 1 900 milliards supplémentaires apparaissent lorsque l’on passe d’un périmètre à l’autre.

Ces 1 900 milliards ne correspondent pas à une dette soudainement découverte. Ils apparaissent parce que le champ statistique retenu est plus large.

Cela n’efface aucune irrégularité constatée. Cela oblige à distinguer les composantes de l’écart : dette hors circuit budgétaire, mauvaise comptabilisation, insuffisance de consolidation, intégration du secteur parapublic, correction statistique, changement de périmètre et, lorsqu’elle est établie, dissimulation intentionnelle.

Le rapport intégral de Forvis Mazars n’est toujours pas accessible au public. Des commissaires de l’Assemblée nationale ont eux-mêmes demandé sa publication et se sont interrogés sur le périmètre retenu, rappelant que l’État continuait à payer les échéances relatives à certaines de ces dettes.

Avant d’ériger « dette cachée » en qualification générale, il faut donc publier le document qui permettrait de décomposer les écarts constatés.

3. Le Mozambique n’est pas une preuve du cas sénégalais

Les 191 convoquent le Mozambique.

Au Mozambique, trois entreprises publiques avaient contracté plus de deux milliards de dollars de financements garantis par l’État. Environ 1,3 milliard de dollars n’avaient pas été divulgués jusqu’à leur révélation en 2016 ; les garanties avaient été accordées sans approbation parlementaire et les prêts avaient été dissimulés au FMI. Le FMI parle explicitement de hidden loans.

Le cas sénégalais présente des financements contractés hors circuit budgétaire et sans autorisation parlementaire. Mais la comparaison ne dispense pas d’établir les faits propres au Sénégal.

La Cour sénégalaise retrouve des conventions de crédit, des relevés bancaires, des tableaux d’amortissement, des paiements d’intérêts et des remboursements effectués par des services de l’État.

Le Mozambique ne peut donc pas servir de preuve de la qualification du cas sénégalais. Il constitue un exemple international dont les mécanismes doivent être comparés point par point avant d’en tirer une conclusion.

4. Refuser de traiter la dette fait aussi payer le peuple

Les 191 veulent une « contribution substantielle des créanciers ».

Mais faire contribuer un créancier consiste précisément à modifier les conditions de sa créance : allonger les maturités, réduire les taux, différer le principal, instaurer une période de grâce, échanger des titres ou obtenir une décote.

Autrement dit : traiter la dette.

On ne peut pas demander aux créanciers de supporter une partie de l’effort et écarter par principe les instruments qui permettent de modifier leurs créances.

Les exemples du Ghana et de la Zambie cités par les 191 ne démontrent pas davantage que le refus du traitement protège les populations. La Zambie a fait défaut en 2020, sollicité le Cadre commun en janvier 2021, obtenu un accord avec ses créanciers publics en juin 2023, puis procédé à l’échange de ses eurobonds en 2024. Pendant cette période, les échéances, les contraintes budgétaires et les arriérés n’ont pas disparu. Le Ghana a engagé sa restructuration fin 2022, réalisé l’échange de sa dette domestique en 2023, conclu un accord avec ses créanciers publics début 2024 puis restructuré ses eurobonds.

Ces expériences montrent qu’un traitement peut prendre du temps. Elles ne démontrent pas que l’absence de traitement supprime le coût de la dette.

Le principal continue d’arriver à échéance. Les intérêts continuent de courir. L’État paie par ses recettes, réduit certaines dépenses, reporte des investissements ou emprunte à nouveau.

Refuser de traiter la dette peut donc, lui aussi, présenter la facture au peuple.

La question n’est pas : restructurer ou protéger le peuple. Elle est : quel traitement réduit le coût supporté par le Sénégal et comment répartir ce coût entre l’État, les créanciers et les différentes catégories économiques ?

5. « Redresser pour transformer » ? Il faut aussi compter le prix du refinancement

Les 191 opposent le redressement destiné à transformer le pays à un ajustement destiné à rembourser les créanciers. Mais la souveraineté financière ne se mesure pas seulement à l’identité du prêteur ou au refus d’un programme avec le FMI. Elle se mesure aussi au coût du financement, à sa maturité et au risque de refinancement.

Sous le gouvernement dirigé par Ousmane Sonko, d’avril 2024 au 22 mai 2026, le Sénégal a continué à s’endetter. Le rapport d’exécution budgétaire à fin décembre 2025 indique 4 021,1 milliards de FCFA d’emprunts mobilisés sur les marchés bancaires et financiers, dont 721 milliards de financement net au titre des opérations de Total Return Swap.

Sur le marché régional, les conditions de financement ont augmenté. Lors de l’adjudication du 17 janvier 2025, les rendements moyens des obligations à trois et cinq ans atteignaient respectivement 7,90 % et 7,77 %. En février 2026, plusieurs émissions ressortaient encore autour de 7,6 à 7,8 %. La Commission des finances de l’Assemblée nationale s’est elle-même interrogée sur les maturités et les taux de l’endettement local.

Le gouvernement Sonko a également recouru en 2025 aux Total Return Swaps impliquant notamment Africa Finance Corporation et First Abu Dhabi Bank. Lorsque ces opérations ont suscité un débat public, le ministère des Finances les a défendues. Il les a présentées comme légales, transparentes et financièrement plus avantageuses que les alternatives disponibles sur le marché international, avec un coût net annoncé autour de 7,1 %.

Le gouvernement Sonko a donc lui-même considéré que la qualification d’un financement exigeait de regarder ses conditions, son coût et sa justification, plutôt que de déduire son caractère irrégulier de son seul degré de publicité.

Ce principe doit être appliqué aux opérations d’avant comme d’après l’alternance.

La souveraineté ne supprime ni les intérêts, ni les commissions, ni le risque de refinancement.

6. Auditons les responsabilités — toutes les responsabilités

Les 191 demandent d’établir « qui a emprunté, auprès de qui, à quelles conditions, pour financer quoi ».

Appliquons cette exigence à toute la période.

Auditons la dette contractée avant avril 2024.

Auditons également celle contractée après avril 2024.

Auditons les crédits bancaires hors cadrage, les eurobonds, les émissions régionales, les TRS et les autres financements structurés. Publions, pour chaque opération, le taux effectif, la maturité, les garanties, les commissions, les intermédiaires et la destination des ressources.

La Cour des comptes retrace 23,27 milliards de FCFA de commissions et plus de 6 milliards d’autres frais sur la dette bancaire examinée pour la période 2019-mars 2024.

Pourquoi cette exigence s’arrêterait-elle au 31 mars 2024 ?

Si une commission doit être expliquée avant l’alternance, elle doit l’être après. Si un taux doit être apprécié au regard de ses conditions de marché avant avril 2024, le même raisonnement doit s’appliquer ensuite. Si un financement hors circuit ordinaire appelle un contrôle parlementaire sous un gouvernement, il doit appeler le même contrôle sous le suivant.

La transparence ne change pas avec les occupants du pouvoir.

Un audit dont le périmètre s’arrête exactement au moment où commence la gestion de ceux qui l’ont commandé ne permet pas d’évaluer la gouvernance de la dette dans sa continuité.

Les 191 contestent les conséquences du récit de la « dette cachée », mais ils en reprennent la qualification initiale.

Or la dette du Sénégal présente des anomalies de comptabilisation, de retracement, de procédure et de périmètre. Elles doivent être documentées, corrigées et, lorsque des violations sont établies, imputées à leurs auteurs.

Elles devaient surtout être gouvernées avec responsabilité plutôt que transformées en instrument de légitimation politique.

La « dette cachée » est un récit politicien. La dette du Sénégal est une réalité financière.

La première a servi Ousmane Sonko et PASTEF.

La seconde engage la Nation.

Et c’est elle qu’il faut traiter.

Pr Falilou COUNDOUL - Universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate
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Sources : sur demande.

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