Le marché ASER–AEE Power est de 91,834 milliards de FCFA hors taxes. En juin 2024, 36,7 milliards sont décaissés. Les relevés bancaires rendus publics en juin 2026 font apparaître environ 9 milliards vers l’Espagne, près de 7 milliards vers des entités au Sénégal et 12,7 milliards vers des comptes de transit internes, auxquels s’ajoutent d’autres mouvements dont les bénéficiaires finaux ou le lien précis avec le projet restent à établir.
Ces flux ne prouvent pas, à eux seuls, l’existence de commissions illégales. Ils imposent en revanche une exigence élémentaire : chaque mouvement doit pouvoir être relié à un bénéficiaire, une prestation et une justification économique.
Dans un projet financé par emprunt, l’État ne s’endette pas seulement pour les équipements et les travaux. Une commission, un honoraire, une marge ou un frais de gestion incorporé au projet est lui aussi financé par la dette. Un milliard de commission financé par emprunt coûte donc un milliard, plus le prix de l’argent emprunté pour le payer.
La dette elle-même produit des frais. La Cour des comptes a recensé, sur 2 497 milliards de FCFA de service de dette bancaire examinés entre 2019 et mars 2024, 29,28 milliards de « commissions et autres frais », en plus de 298,77 milliards d’intérêts. Même avant son utilisation, l’argent levé par l’État a donc déjà un coût au-delà du seul taux d’intérêt.
La gestion des projets ajoute ses propres coûts. L’AGETIP a historiquement été rémunérée à 5 % sur certains projets. Pour le BRT, la maîtrise d’ouvrage déléguée confiée à AGEROUTE s’élève à 1,736 milliard de FCFA. Dans le PROGEP II mis en œuvre par l’ADM, 1,344 milliard était comptabilisé fin 2024 pour la coordination, la gestion et le suivi-évaluation. Ces dépenses peuvent être justifiées : administrer un projet exige du travail.
Mais un surcroît durable de travail devrait aussi créer du travail. Dans un pays où le chômage, notamment celui des jeunes, reste élevé, il faut examiner la possibilité de recruter des compétences lorsque la charge supplémentaire est réelle et durable, plutôt que de transformer automatiquement davantage de flux en rémunérations proportionnelles pour les mêmes structures.
Sur 91,8 milliards, 1 % représente 918 millions de FCFA ; 2 %, 1,84 milliard ; 5 %, près de 4,6 milliards. Les petits pourcentages cessent vite d’être petits.
Il existe une commission de service, qui rémunère une prestation identifiable, et une commission de situation, qui rémunère surtout une position : connaître celui qui décide, ouvrir une porte, contrôler un passage ou devenir l’intermédiaire obligé. La première paie un service réel. La seconde peut installer une rente.
La France a connu cette banalisation. Jusqu’en 2000, certaines commissions liées à des contrats internationaux pouvaient être tolérées et fiscalement déductibles. La Convention anticorruption de l’OCDE et la loi française du 30 juin 2000 ont fermé cette porte pour les avantages versés à des agents publics étrangers afin d’obtenir ou de conserver un marché. Ce qui avait longtemps été admis comme une pratique des affaires est devenu juridiquement et fiscalement inacceptable.
Chaque grand projet financé ou garanti par l’État devrait publier son coût complet et permettre au citoyen de lire : 100 FCFA empruntés = X FCFA de valeur publique effectivement produite.
Nous avons beaucoup parlé de dette cachée. Il faut désormais regarder ce qui se cache dans le coût de la dette visible.
Un État endetté autour de 130 % du PIB est incompatible avec une économie où chaque flux financier appelle son prélèvement. La sobriété budgétaire est incompatible avec des rémunérations qui augmentent mécaniquement avec le volume d’argent géré. La lutte contre le chômage est difficilement compatible avec un système où un surplus durable de travail enrichit les mêmes structures sans créer aussi de nouveaux emplois. La bonne gouvernance est incompatible avec une commission dont le bénéficiaire, la prestation ou le mode de calcul ne peuvent être expliqués.
Le drame du « sama commission » n’est pas qu’un intermédiaire soit payé. Il est qu’une économie finisse par confondre circulation de l’argent et création de valeur. L’État crée de la valeur lorsqu’un franc emprunté devient de l’électricité, de l’eau, une route, une école, un emploi ou une capacité productive.
Dans un Sénégal surendetté, la question n’est plus de savoir combien chacun peut prendre sur le passage de l’argent public. Elle est de savoir combien de valeur collective nous produisons avec chaque franc que les Sénégalais devront rembourser.
Pr Falilou COUNDOUL
Universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate
Sources : sur demande.