ÉPISTÉMOLOGIES DU SUD: Quand le Léviathan absorbe la rupture. Sonko, Diomaye face à l’autonomie de l’État sénégalais

05 - Janvier - 2026

L’accession au pouvoir du duo Sonko–Diomaye a été vécue, au Sénégal comme dans une partie de la diaspora, comme un moment de suspension de l’histoire ordinaire. Pour ma part, cette séquence politique a pris une densité particulière à la suite d’un séjour récent au Sénégal. Revenir sur le terrain, se confronter directement aux acteurs institutionnels, aux espaces de décision et aux contraintes quotidiennes de l’action publique m’a permis de saisir avec une acuité nouvelle ce que l’analyse à distance tend parfois à lisser : le pouvoir n’est jamais une abstraction, et la gouvernance ne se réduit jamais à la simple mise en œuvre d’un programme. La réalité de l’État s’impose avec une force singulière dès lors que l’on se frotte aux exigences concrètes de la décision publique, aux arbitrages silencieux, aux temporalités longues et aux lignes de fracture invisibles qui structurent l’action gouvernementale.

Ce retour au Sénégal a agi comme un révélateur. Là où l’enthousiasme militant projetait une rupture rapide et presque mécanique, la réalité publique m’est apparue plus claire, plus rugueuse aussi. J’ai mesuré combien l’exercice du pouvoir confronte les gouvernants à une rationalité propre, faite de continuités administratives, de contraintes économiques et financières, d’engagements internationaux et d’impératifs sécuritaires. Cette expérience empirique n’a nullement infirmé la sincérité du projet de rupture porté par Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ; elle en a plutôt révélé les limites structurelles. Elle invite ainsi à déplacer l’analyse du registre moral ou intentionnaliste vers une compréhension politiste des logiques étatiques.

L’élection de Bassirou Diomaye Faye, portée par l’élan populaire et idéologique impulsé par Ousmane Sonko, a été interprétée comme un moment fondateur : celui d’un renversement annoncé de l’hyperprésidentialisme, d’une réappropriation citoyenne de l’État et d’une refondation du contrat social sénégalais. Pourtant, à mesure que le pouvoir s’est incarné dans l’exercice quotidien de la gouvernance, une tension est apparue, de plus en plus visible, entre la promesse initiale et la pratique effective. Cette tension n’est ni conjoncturelle ni morale ; elle est structurelle. Elle renvoie à une question centrale de la science politique : l’État est-il un instrument malléable au service d’un projet politique, ou une entité autonome dotée de sa propre rationalité de survie ?

C’est à partir de cette interrogation que le recours au concept de Léviathan s’impose comme une grille de lecture particulièrement heuristique. Il ne s’agit pas ici d’une métaphore polémique, mais d’un outil analytique permettant de saisir la logique profonde de l’État moderne. Chez Thomas Hobbes, le Léviathan naît du consentement rationnel des individus qui, pour échapper à la guerre de tous contre tous, transfèrent leur souveraineté à une entité supérieure chargée d’assurer l’ordre et la sécurité. Ce geste fondateur institue une asymétrie durable entre le pouvoir politique et le corps social. La science politique contemporaine, de Max Weber à Pierre Bourdieu, de Nicos Poulantzas à Theda Skocpol, n’a cessé de réactualiser cette intuition fondamentale : l’État n’est pas seulement gouverné, il gouverne aussi ceux qui prétendent le gouverner.

Le Bassirou Diomaye Faye de la période pré-présidentielle incarnait une figure singulière dans le champ politique sénégalais. Il ne se présentait pas comme un leader charismatique au sens classique, mais comme le dépositaire d’un charisme largement collectif, structuré par la trajectoire, le discours et la centralité politique d’Ousmane Sonko. Ce Diomaye initial portait la promesse d’un contrat social horizontal, d’une démocratie participative renforcée et d’une présidence volontairement désacralisée. Dans une perspective wébérienne, il s’agissait là d’un moment charismatique au sens fort : une suspension temporaire des routines institutionnelles, une ouverture dans l’ordre établi. Mais Weber nous rappelle également que tout charisme, dès lors qu’il s’inscrit dans la durée, est condamné à se routiniser, à s’institutionnaliser et, finalement, à se couler dans les formes mêmes qu’il prétendait dépasser.

Une fois investi de la fonction présidentielle, Diomaye n’est plus seulement un acteur politique ; il devient une fonction incarnée. L’État sénégalais, héritier d’un modèle centralisateur fortement marqué par le jacobinisme colonial et postcolonial, exerce une force d’absorption considérable sur ceux qui en prennent la tête. Comme l’écrit Pierre Bourdieu, l’État détient le monopole de la violence symbolique légitime, c’est-à-dire la capacité d’imposer comme naturelles ses catégories de perception, ses rythmes et ses contraintes. Revêtir l’habit présidentiel revient alors à endosser ce que l’on peut qualifier d’armure du Léviathan. Cette armure garantit la continuité de l’ordre, la stabilité institutionnelle et la crédibilité internationale de l’État, mais elle produit simultanément une distanciation croissante avec la base militante et avec l’imaginaire de rupture qui a rendu possible l’accession au pouvoir.

Les images contemporaines de Bassirou Diomaye Faye, entouré de dispositifs protocolaires, militaires et diplomatiques lors de sommets régionaux et internationaux, ne relèvent pas d’une simple esthétique du pouvoir. Elles constituent des actes symboliques par lesquels l’État se rend visible comme instance souveraine et soumise au diktat du système qu'il perpétue. Carl Schmitt rappelait que le souverain est celui qui décide de la situation exceptionnelle ; or cette capacité de décision suppose une verticalité que l’horizontalité militante ne peut durablement soutenir. À ce stade, la tension devient structurelle : d’un côté, une légitimité populaire et idéologique, incarnée par Sonko ; de l’autre, une légitimité institutionnelle, portée par Diomaye. Cette dualité n’est pas une anomalie ; elle est constitutive de l’État moderne.

C’est dans ce cadre qu’il convient d’analyser ce que certains désignent, parfois de manière imprécise, comme le « Deep State ». Pris au sérieux sur le plan scientifique, ce concept renvoie à la continuité des élites administratives, sécuritaires, lobbyistes et financières qui transcendent les alternances électorales. Theda Skocpol parle à ce propos de l’autonomie de l’État, pour désigner la capacité des structures étatiques à poursuivre leurs propres logiques, parfois en décalage avec les intentions des gouvernants élus. La confrontation entre le projet idéologique de rupture et la raison d’État apparaît alors comme un moment quasi inévitable de toute transition politique ambitieuse.

La gestion prudente de la dette publique, la continuité des relations avec les institutions financières internationales, le maintien des alliances géopolitiques régionales et globales ont été interprétés par une partie de l’opinion comme autant de renoncements. Mais une telle lecture, si elle est politiquement compréhensible, reste analytiquement insuffisante. Hobbes rappelait déjà que la première fonction du souverain est d’éviter la désagrégation de l’ordre politique. Le Léviathan ne peut survivre s’il détruit brutalement les fondations économiques, diplomatiques et sécuritaires sur lesquelles repose sa propre existence. Comme le souligne Nicos Poulantzas, l’État ne se contente pas de servir des intérêts sociaux contradictoires ; il œuvre aussi, et peut-être surtout, à sa propre reproduction.

Dans ce contexte, la relation entre Sonko et Diomaye prend une signification qui dépasse largement les personnalités et les affects. Sonko demeure le gardien du temple idéologique, la mémoire vivante de la promesse de rupture et la pression constante exercée par le mouvement sur l’appareil d’État. Diomaye, quant à lui, incarne la rationalité de la fonction, la froideur administrative et la nécessité de composer avec un appareil étatique dense, historiquement structuré et internationalement contraint. Cette opposition rappelle, de manière presque paradigmatique, la crise de 1962 entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Déjà, l’histoire politique sénégalaise montrait que l’État, en tant qu’entité autonome, finit par imposer sa logique à ceux qui cherchent à le transformer trop frontalement de l’intérieur.

L’apport de Michel Foucault permet ici d’éviter toute lecture personnalisante ou psychologisante. Le pouvoir, écrivait-il, n’est pas une chose que l’on possède, mais un ensemble de relations qui traversent les institutions et les corps sociaux. L’État canalise ces relations, les stabilise et les hiérarchise. Dans cette perspective, les images contrastées de Sonko au milieu de la foule et de Diomaye au centre du protocole présidentiel et militaire condensent visuellement deux rationalités politiques irréductibles, mais structurellement inégales face au Léviathan.

La question décisive n’est donc pas de savoir si la rupture était sincère. Elle l’était. La question est de savoir si un État postcolonial, centralisé et inséré dans un système international asymétrique peut être transformé sans passer par une phase de domestication progressive de sa puissance. Bertrand Badie l’a formulé avec une lucidité désenchantée : ceux qui entrent dans l’État pour le transformer découvrent souvent qu’ils sont transformés par lui. Cette transformation n’est pas nécessairement une capitulation ; elle peut être une stratégie, à condition d’être pensée comme telle et assumée dans le temps long.

On peut donc dire que la mutation observée au Sénégal ne relève ni de la trahison morale ni de l’échec politique immédiat. Elle révèle une régularité structurelle de l’État moderne : le Léviathan impose toujours sa logique de continuité, de stabilité et de survie. Refuser cette réalité, c’est s’enfermer dans l’indignation stérile. L’assumer, c’est ouvrir la voie à une pensée stratégique de la transformation étatique, lente, conflictuelle et nécessairement incomplète. La rupture n’est pas annulée ; elle est différée, fragmentée et négociée. Peut-être faut-il alors accepter cette vérité inconfortable mais heuristique : on ne renverse pas le Léviathan, on apprend, patiemment, à le domestiquer.

Bibliographie (sélective)

Badie, B. L’État importé. Paris, Fayard.
Bourdieu, P. Sur l’État. Paris, Seuil.
Hobbes, T. Le Léviathan.
Poulantzas, N. L’État, le pouvoir, le socialisme.
Skocpol, T. States and Social Revolutions.
Weber, M. Économie et société.

Dr Moussa Sarr, Post-Doc en ingénierie de la connaissance.
Chercheur principal du Centre de Liaison et Transfert Ndukur.

Commentaires
0 commentaire
Laisser un commentaire
Recopiez les lettres affichées ci-dessous : Image de Contrôle
Autres actualités

ÉPISTÉMOLOGIES DU SUD: Quand le Léviathan absorbe la rupture. Sonko, Diomaye...

05 Janvier 2026 0 commentaires
L’accession au pouvoir du duo Sonko–Diomaye a été vécue, au Sénégal comme dans une partie de la diaspora, comme un moment de...
Demande de renseignement

Contactez nous au

07 69 67 77 43

ou