Les pirogues continuent de vomir le désespoir de notre jeunesse sur les côtes de l'Atlantique, transformant l'océan en un cimetière à ciel ouvert que ni les promesses de rupture politique ni les larmes des mères ne parviennent à assécher. Semaine après semaine, au départ de Mbour, de Thiaroye ou de Saint-Louis, des dizaines d’embarcations de fortune défient le bon sens et la gravité pour s’élancer vers le mirage européen. Ce ne sont pas des statistiques froides qui coulent au large du Sahara ou des Canaries. Ce sont les forces vives de notre nation, des bras qui devraient bâtir, des esprits qui devraient innover, engloutis par les flots dans l’indifférence globale d’une mer devenue le tombeau des illusions africaines.
Face à cette tragédie humaine, le surplace est une complicité. L’alternance politique historique au Sénégal avait pourtant levé un immense vent d’espoir, une promesse de lendemains meilleurs ici-bas. Mais la dure réalité s’impose. La politique a le temps des réformes structurelles, tandis que la misère, elle, a le temps de la faim. La jeunesse sénégalaise n'a plus le luxe d'attendre des chantiers décennaux. Prise à la gorge par le coût de la vie et le chômage endémique, elle préfère la roulette russe de l'océan à l'asphyxie d'un quotidien sans horizon. Le slogan "Barça ou Barzakh" (Barcelone ou la mort) n'est plus une simple formule provocatrice, c’est le terrible constat de défaillances sociales profondes.
Il est temps de sonner le réveil des consciences. On n'arrêtera pas les pirogues par la seule militarisation des côtes ou par des discours moralisateurs. Le véritable défi ne réside pas dans la fermeture des frontières de l'Europe, mais dans l'ouverture immédiate et concrète des portes de l'avenir au Sénégal. Redonner de la dignité au travail, rebâtir la confiance entre l’État et ses enfants, et offrir un espace où réussir chez soi n’est plus une exception, mais une trajectoire normale. Si nous ne parvenons pas à retenir cette jeunesse en lui redonnant des raisons de croire, le Sénégal continuera de se vider de son avenir, une vague après l’autre.
Aly Saleh