Mame Abdoul Aziz Sy Dabakh, la voix qui nous manque :

14 - Septembre - 2026

Ce dimanche 14 septembre 1997, à Tivaouane, les radios ont interrompu leurs programmes une à une, et dans les cours des maisons, les postes de télévision se sont allumés en silence. La nouvelle a couru plus vite que les voitures sur la route de Thiès : Serigne Abdoul Aziz Sy, celui que tout un pays appelait simplement Dabakh, venait de rejoindre son Seigneur. Il avait 93 ans, dont quarante passés à la tête du khalifat des Tidianes. Vingt-neuf ans après, à l'heure où le Sénégal a le verbe facile et la patience courte, il n'est pas inutile de se demander ce que cet homme-là aurait à nous dire.
Dabakh, en wolof, veut dire généreux. On ne choisit pas son surnom, on le mérite, jour après jour, jusqu'à ce que les gens finissent par oublier votre vrai nom. C'est ce qui est arrivé au fils d'El Hadj Malick Sy et de Sokhna Safiétou Niang. Né en 1904 à Tivaouane, formé par son père puis par ses grands frères, initié tour à tour au Coran, au droit malikite, à la langue arabe et au soufisme, il aurait pu se contenter d'être un érudit parmi d'autres dans une lignée déjà immense. Il est devenu autre chose : une conscience. Accédé au khalifat en 1957, à la mort de son frère Serigne Mansour Sy, il a occupé cette charge pendant quarante ans, une durée qui, à elle seule, en dit long sur la constance de l'homme. Mais ce n'est pas la longévité qui a fait sa grandeur. C'est ce qu'il en a fait.
Ce qui frappe, quand on relit ce que Dabakh a laissé derrière lui, c'est à quel point il refusait de s'enfermer dans un camp. Il était le troisième khalife des Tidianes, mais il parlait à tous les Sénégalais, mourides compris, chrétiens compris. Sa propre mère le rattachait, par les Mbacké, à la lignée de Cheikh Ahmadou Bamba : dans son sang déjà, les familles religieuses du pays se rejoignaient. Il en a fait une méthode de gouvernement spirituel. Arbitrer, apaiser, rapprocher : voilà à quoi il passait le plus clair de son temps, bien plus qu'à consolider une chapelle. Une phrase, prononcée un jour à la zawiya d'El Hadji Malick Sy de Dakar devant des hommes politiques venus chercher sa bénédiction, résume mieux que tout discours ce qu'il pensait de la relation entre le pouvoir et la foi : il leur rappelait que le Sénégal avancerait et serait en paix à condition qu'ils l'aiment vraiment, qu'ils se laissent guider par l'intérêt national et qu'ils craignent Dieu. Trois conditions, pas une de plus. Aucune ne parle d'un parti, d'un clan ou d'une élection.
Nous sommes en 2026. La politique sénégalaise, ces dernières années, a pris une place que peu de choses semblent encore pouvoir lui disputer. Elle s'invite dans les mariages, dans les groupes familiaux, dans les files d'attente au marché. Et les réseaux sociaux, qui auraient pu être un espace de plus pour le débat, sont devenus trop souvent une arène où l'on se déchire avant même de s'être écoutés. Chacun y arrive avec son camp déjà choisi, sa colère déjà prête, son clip vidéo déjà monté pour prouver que l'autre a tort. C'est précisément dans ce genre de moment que la voix de Dabakh retrouve toute sa force. Parce qu'elle ne venait jamais d'un camp. Parce qu'elle s'adressait à l'intérêt national comme à une évidence, et non comme à un slogan de campagne. On se souvient qu'en juin 2011, quatorze ans après sa disparition, c'est encore son nom et son enseignement qu'on invoquait sur les plateaux de télévision et les ondes des radios, au plus fort d'une crise politique, pour rappeler chacun à la retenue. Un homme mort continuait de faire ce que beaucoup de vivants n'osaient plus faire : dire la vérité aux puissants sans se soucier de leur étiquette.
Aujourd'hui, ce même rôle manque cruellement. Non pas qu'il faille un nouveau Dabakh, cela ne se décrète pas. Mais son exemple pose une question simple à chaque Sénégalais, où qu'il vive, à Dakar comme dans la diaspora : sommes-nous encore capables de mettre le pays avant notre parti, notre camp, notre fil d'actualité ? Sommes-nous encore capables d'écouter quelqu'un simplement parce qu'il a raison, et non parce qu'il porte notre couleur ?
Pour nous, Sénégalais de l'extérieur, cet héritage a un relief particulier. Nous vivons loin du pays, mais nous en discutons parfois avec plus de virulence que ceux qui y sont restés, protégés par la distance et par l'anonymat d'un écran. Dabakh, lui, a beaucoup voyagé : au Maroc, en Arabie saoudite, aux États-Unis, en France, en Mauritanie. Partout, il portait le même message d'unité, jamais un message de division. Il savait qu'un peuple dispersé a d'autant plus besoin de convictions communes qu'il n'a plus de terre commune sous les pieds au quotidien. Se réclamer de lui aujourd'hui, ce n'est pas réciter une prière apprise par cœur. C'est accepter de baisser d'un ton avant de publier un message, de vérifier une information avant de la partager, de se demander, avant un débat de plus sur le Sénégal, si l'on cherche à convaincre ou simplement à écraser. C'est se souvenir qu'un homme a consacré quarante ans de sa vie à répéter que la paix ne coûte rien et que la division coûte tout.
Vingt-neuf ans après sa disparition, Tivaouane continue chaque année de se rassembler autour de son souvenir, et les foules qui s'y pressent ne sont pas seulement venues honorer un saint homme : elles viennent chercher, l'espace d'un instant, ce que sa voix leur donnait et que le tumulte du présent leur refuse. De cet homme-là, il ne nous reste ni parti, ni programme, ni promesse électorale. Il ne nous reste qu'une exigence, toujours actuelle : aimer ce pays plus que ses divisions. C'est peut-être le plus bel hommage que l'on puisse rendre à Dabakh : non pas se contenter de citer sa mémoire un jour de commémoration, mais essayer, un peu chaque jour, de lui ressembler.
                                              Malick sakho

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