Ils ne se connaissaient peut-être pas de leur vivant de la même manière que nous les connaissons aujourd'hui, réunis dans le deuil. Mais Aly Baba Faye et Tamsir Ousmane Ba avaient en commun ce qui ne s'achète ni ne s'enseigne : le sens du devoir envers les siens, loin du pays natal. L'un a bâti des ponts jusqu'au sommet de l'État italien. L'autre a tenu, pierre après pierre, les fondations d'une communauté dans le Nord de la péninsule. Tous deux sont partis en un mois de septembre l'un en 2023, l'autre en 2024 et tous deux laissent derrière eux un vide que ni les hommages ni le temps ne comblent tout à fait.
Il y a des noms qu'on prononce à voix basse dans les foyers de la diaspora, non par crainte, mais par respect. Aly Baba Faye et Tamsir Ousmane Ba appartiennent à cette catégorie d'hommes que l'on cite en exemple aux plus jeunes, ceux qu'on invoque quand on veut rappeler ce que « servir sa communauté » veut vraiment dire.
Aly Baba Faye, le sociologue qui a ouvert les portes de l'État
Né à Rufisque, Aly Baba Faye pose ses valises en Italie en 1984, jeune étudiant venu pour ses études de sociologie. Il ne se doutait probablement pas qu'il allait devenir, quarante ans durant, l'une des chevilles ouvrières de l'intégration sénégalaise et africaine dans un pays qui découvrait tout juste son visage multiculturel.
Dans les années 80 et 90, quand l'Italie voit naître son mouvement antiraciste, Aly Baba est de ceux qui montent en première ligne. Il compte parmi les organisateurs de la toute première manifestation nationale contre le racisme, en 1989. La même décennie, il pose la première pierre de la Coordination des Associations Sénégalaises en Italie (CASI), dont il devient le premier secrétaire général la matrice à partir de laquelle tant d'autres structures communautaires verront le jour.
Mais Aly Baba ne s'arrête pas aux frontières associatives. Il entre à la CGIL, l'un des plus grands syndicats du pays, où il devient l'un des tout premiers Africains à intégrer une administration syndicale italienne de cette envergure, en charge des politiques migratoires et de la défense des travailleurs immigrés. Il œuvre à la reconnaissance du culte musulman par l'État italien et figure parmi les tout premiers « ministres du culte » officiellement reconnus. En 2013, c'est au cœur même du ministère de l'Intérieur qu'on vient le chercher : nommé conseiller du secrétaire d'État Domenico Manzione, il y restera jusqu'en 2018, portant la voix des migrants jusque dans les couloirs du pouvoir.
Récompensé du Prix Méditerranée pour la Paix et la Solidarité entre les peuples en 2003, chargé de cours dans plusieurs masters universitaires, poète à ses heures, marié à une Italienne, Aly Baba Faye incarnait ce dialogue interculturel qu'il n'a cessé de défendre. Il s'est éteint le samedi 7 septembre 2024, à l'âge de 63 ans, laissant une communauté orpheline de l'un de ses plus fidèles artisans.
Tamsir Ousmane Ba, la fidélité au terrain
Si Aly Baba Faye a gravi les échelons institutionnels, Tamsir Ousmane Ba, lui, a choisi de rester au plus près des siens, dans le Nord de l'Italie, où il s'est imposé comme un défenseur infatigable des droits des migrants sénégalais. Membre fondateur de la Fédération des Associations Sénégalaises du Nord de l'Italie (FASNI), il a consacré son engagement à l'intégration et au bien-être quotidien de la diaspora, loin des projecteurs mais jamais loin des besoins réels de sa communauté.
Il s'est éteint en septembre 2023. L'émotion de son départ a été telle que la communauté sénégalaise d'Italie a choisi, l'année suivante, de l'ériger en parrain posthume aux côtés d'Idriss Saneh, figure de la télévision italienne de la cérémonie des Meilleurs Sénégalais d'Italie organisée par Bakku Talenti. Un hommage rare, réservé à ceux dont l'empreinte dépasse une vie.
Deux visages d'un même engagement
L'un négociait dans les ministères, l'autre tenait bon dans les assemblées associatives d'un quartier ou d'une ville de province. L'un portait la voix des Sénégalais jusqu'au sommet de l'État, l'autre veillait à ce qu'aucun compatriote ne se sente seul face aux épreuves de l'exil. Deux méthodes, un même sacerdoce : celui de ne jamais oublier d'où l'on vient, même quand on a choisi d'y rester loin.
Aujourd'hui, la diaspora sénégalaise d'Italie et bien au-delà pleure deux de ses bâtisseurs. Mais elle leur doit aussi, et peut-être surtout, de continuer. Les portes qu'Aly Baba Faye a ouvertes doivent rester ouvertes. Le travail de terrain que Tamsir Ousmane Ba a mené doit trouver des mains pour le poursuivre. C'est ainsi, et ainsi seulement, que l'hommage devient héritage.
Que la terre leur soit légère, et que leur mémoire continue d'éclairer ceux qui, comme eux, ont choisi de porter le Sénégal partout où ils posent le pied.
Malick sakho