Alors que la nouvelle mouvance présidentielle engrange les ralliements d'élus locaux, l'aile dure du Pastef contre-attaque en voulant interdire la transhumance. Derrière cette proposition de loi, se joue le premier grand bras de fer éthique et stratégique au sommet de l'État.
C’est le retour d’un vieux démon de la politique sénégalaise, mais avec un habillage inédit. La transhumance, cette pratique consistant pour un élu à quitter son parti d'origine pour rejoindre la table du nouveau pouvoir, fracture désormais la majorité elle-même. En annonçant une proposition de loi pour déchoir automatiquement de leur mandat les maires nomades, le député Pastef Amadou Ba ne vise pas seulement à moraliser la vie publique. Il pose un acte de résistance politique majeur.
Le message est à peine voilé : pendant que "Kiiraay", la nouvelle formation présidentielle, valide le ralliement opportuniste de plus de 300 maires pour s'ancrer urgemment dans les territoires, le Pastef rappelle les principes fondateurs de la "Rupture". Ce télescopage frontal met en lumière une contradiction systémique. Peut-on bâtir le "Sénégal souverain" avec les vieux artisans du système déchu ?
Au-delà de la survie des mandats locaux, c'est l'âme même de la gouvernance sous l'ère de la rupture qui se joue dans ce texte de loi. En s'inspirant du modèle rigide de l'Assemblée nationale ou des réformes béninoises, le Pastef tente de dresser un mur éthique contre la Realpolitik qui semble déjà gagner les rangs de "Kiiraay". La transhumance a longtemps été le carburant des régimes successifs au Sénégal ; la bloquer serait un signal fort. Mais si la loi passe, elle actera surtout une fracture idéologique majeure au sommet de l'État : celle qui sépare la pureté des principes de la conquête pragmatique du pouvoir. Reste à savoir si, dans ce bras de fer, c'est la morale citoyenne ou le calcul politicien qui aura le dernier mot.
Aly Saleh