À Saint-Louis, le Ceebu Jën est bien plus qu’un plat posé au centre d’un repas. Il raconte une histoire, celle d’un territoire façonné par le fleuve et l’océan, de générations de femmes qui ont transmis leurs secrets culinaires et d’un peuple qui trouve dans sa cuisine une part essentielle de son identité. C’est autour de cet héritage que s’est tenue la première édition du Festival du Ceebu Jën, un rendez-vous qui entend faire de la gastronomie sénégalaise un levier de valorisation des territoires, de promotion des savoir-faire et de création d’emplois.
À l’heure du bilan, son promoteur, Mayoro Mbaye, se montre satisfait. « Le Festival du Ceebu Jën s’est bien passé dans l’ensemble », résume-t-il. Une appréciation qui traduit la satisfaction d’avoir réussi à réunir, à Saint-Louis, les représentants des quatorze régions du Sénégal autour d’une ambition commune : donner davantage de visibilité aux richesses locales et rappeler que le patrimoine culinaire peut aussi ouvrir des perspectives économiques.
Pendant plusieurs jours, les participantes ont présenté leurs produits transformés, leurs initiatives et les savoir-faire propres à leurs territoires. Derrière les étals et les démonstrations, il y avait des parcours, des expériences et une volonté de faire connaître des productions qui méritent de trouver leur place auprès d’un public plus large. Le festival a ainsi offert une vitrine à des femmes et à des acteurs locaux dont le travail contribue, souvent dans la discrétion, à faire vivre les économies régionales.
Le choix de placer cette première édition sous le triptyque « Filières – Territoires – Emplois » n’a rien d’anodin. Il traduit la volonté de dépasser la célébration d’un plat emblématique pour interroger ce que la richesse culinaire du Sénégal peut apporter à son développement. Car derrière un mets aussi populaire que le Ceebu Jën se dessine toute une chaîne de savoir-faire : la pêche, la production céréalière, la culture maraîchère, la transformation des produits et leur valorisation. Autant d’activités qui mobilisent des compétences et peuvent contribuer à soutenir l’emploi, notamment au sein des communautés locales.
Le festival a précisément cherché à rendre visible cette diversité. Les concours organisés durant l’événement ont récompensé les initiatives et les compétences dans six catégories : la pêche, les céréales, les légumes, la transformation, la promotion du territoire et la cuisine. Une manière de rappeler que l’excellence culinaire ne repose pas uniquement sur le talent de celle ou celui qui prépare le plat. Elle dépend aussi du travail des producteurs, des pêcheurs, des maraîchers et des femmes qui transforment les matières premières pour leur donner une valeur nouvelle.
Le palmarès a consacré des acteurs venus de plusieurs régions du pays. Dans la catégorie pêche, les pêcheurs de Saint-Louis, représentés par le Djaraf de Get Ndar, ont décroché la médaille d’or, devant Fatick, récompensé par l’argent. Diourbel s’est imposée dans la catégorie céréales, suivie de Kédougou et de Matam. Pour les légumes, l’or est revenu à Kaolack et l’argent à Thiès. En matière de transformation, Sédhiou a remporté la première place, devant Louga et Dakar.
La promotion des territoires a également été distinguée. Le Djaraf de Get Ndar a obtenu la médaille d’or, devant Mamadou Gueye, président de l’association UNP3 Sénégal, et General Khruch, artiste et journaliste de l’émission Mbed Mi Xibar. Le concours culinaire, particulièrement attendu, a consacré Mbyang Sarr, du GIE Les Sages de Saint-Louis. Mame Diarra Fall, du GIE Saf Lokho, a remporté la deuxième place, tandis que Fatou Mbaye, du GIE Doolé, s’est classée troisième.
Au-delà des récompenses, ces distinctions mettent en lumière des initiatives qui méritent d’être encouragées et accompagnées. Elles rappellent surtout que la préservation d’un patrimoine vivant passe aussi par la reconnaissance de celles et ceux qui le font exister au quotidien. Dans ce domaine, les femmes occupent une place centrale. Leur maîtrise des techniques culinaires et de transformation, leur capacité à organiser des activités collectives et leur connaissance des produits locaux constituent une richesse qui ne demande qu’à être mieux valorisée.
Le parcours de Mbyang Sarr, sacrée championne nationale culinaire, illustre cette reconnaissance des compétences locales. Son trophée, remis par le maire de Saint-Louis, Pape Ibrahima Faye, est venu saluer un savoir-faire porté par le GIE Les Sages. Comme les autres participantes récompensées, elle incarne cette cuisine qui se transmet, se travaille et se réinvente sans perdre le lien avec ses origines.
Mais un festival de cette nature ne peut prétendre s’inscrire dans la durée sans l’implication des institutions et des partenaires. Sur ce terrain également, cette première édition a permis d’ouvrir des perspectives. Mayoro Mbaye fait état de plusieurs avancées dans les relations avec la municipalité de Saint-Louis. Il évoque notamment une promesse de citoyenneté d’honneur, l’officialisation auprès de la Gouvernance de l’association « Festival du Ceebu Jën », désormais chargée de porter l’événement, ainsi que l’engagement de la commune à soumettre une proposition de partenariat pour les prochaines éditions au conseil municipal de décembre 2026.
Ces perspectives restent des étapes à concrétiser, mais elles témoignent de la volonté de donner au festival une structure capable d’en assurer la continuité. La création de l’association constitue, à cet égard, un élément important pour organiser les prochaines éditions, renforcer les partenariats et inscrire l’initiative dans une démarche durable.
Le soutien des autorités locales et des acteurs culturels a également contribué à la tenue de l’événement. Le promoteur a tenu à remercier le gouverneur et ses équipes, la préfecture, la Police, le maire Pape Ibrahima Faye, Sira Bâ Dieng, directrice du Centre culturel régional Abdel-Kader-Fall, ainsi que le Djaraf de Get Ndar. Leur présence et leur concours ont accompagné une manifestation qui entend faire du patrimoine culinaire un sujet de rassemblement et de développement.
Les partenaires ont, eux aussi, pris part à cette dynamique. L’Institut français, la SOCAS, la BCI, la SONAGED, l’Agence sénégalaise de promotion touristique (ASPT) et l’Agence nationale des affaires maritimes (ANAM) figurent parmi les structures citées par l’organisation. Leur engagement a contribué au déroulement de cette première édition, à la promotion des produits et à la sensibilisation du public. La SOCAS a notamment accompagné la préparation du Ceebu Jën en mettant à disposition des conserves de tomates et de petits pois, ainsi que des équipements et des vêtements destinés aux participants.
La question de l’environnement n’a pas été oubliée. Partenaire du festival, la SONAGED a assuré le nettoyage du site avant et après l’événement, installé des conteneurs et mobilisé une équipe chargée de sensibiliser les festivaliers à la gestion des déchets. Une démarche qui rappelle que la valorisation d’un patrimoine ne peut être dissociée du respect du cadre dans lequel il s’exprime.
Le débat culturel a également trouvé sa place dans le programme, notamment à travers un panel organisé à l’Institut français autour d’une question qui mérite d’être posée : « Patrimoine culinaire : mythe ou réalité ? À l’exemple du Ceebu Jën ». En réunissant notamment Alioune Ndiaye, Mayoro Mbaye et le philosophe et auteur saint-louisien Alpha Amadou Sy, sous la modération d’Annie Coly, cette rencontre a placé le Ceebu Jën au cœur d’une réflexion sur la transmission et la reconnaissance du patrimoine.
Car si le plat est profondément ancré dans les habitudes alimentaires sénégalaises, sa valorisation suppose aussi un travail de mémoire, de documentation et de transmission. La cuisine porte des gestes, des récits et des pratiques qui se transmettent au fil des générations. Elle constitue un héritage vivant, dont la préservation dépend autant de la reconnaissance institutionnelle que de la volonté des communautés de continuer à le faire vivre.
À Saint-Louis, cette dimension prend un relief particulier. Le Ceebu Jën, emblématique de la ville, est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Cette reconnaissance internationale renforce la portée d’une initiative qui cherche à faire rayonner ce patrimoine tout en lui donnant une traduction concrète sur le plan économique et territorial.
L’un des mérites de cette première édition est d’avoir rapproché, dans un même espace, des représentants de différentes régions, des acteurs de la transformation, des responsables institutionnels, des partenaires économiques et des personnalités culturelles. Le festival a également accueilli des visiteurs venus découvrir les stands régionaux, dont une délégation de l’association Al Hoda de Dakar. Les échanges et les rencontres ont ainsi contribué à faire de l’événement une vitrine de la diversité sénégalaise.
Reste désormais à transformer l’élan de cette première édition en un rendez-vous durable. La réussite d’un festival ne se mesure pas seulement à l’affluence ou au nombre de distinctions décernées. Elle se juge aussi à sa capacité à créer des débouchés pour les producteurs, à renforcer les activités des groupements de femmes, à encourager les partenariats et à faire émerger de nouvelles opportunités économiques. C’est sur ce terrain que les ambitions affichées autour des filières, des territoires et des emplois devront, au fil des prochaines éditions, se traduire en résultats tangibles.
Pour Mayoro Mbaye, les bases sont désormais posées. Il reste à consolider les acquis, à mobiliser davantage de moyens et à faire en sorte que les participantes bénéficient d’un accompagnement à la hauteur de leur engagement. Le promoteur a d’ailleurs salué la mobilisation des ambassadrices des quatorze régions, venues malgré les difficultés souvent liées au manque d’accompagnement.
Cette réalité souligne l’un des défis majeurs du projet : permettre aux initiatives locales de dépasser le cadre ponctuel d’une manifestation pour accéder à des réseaux, à des marchés et à des soutiens durables. Car la reconnaissance d’un savoir-faire constitue une première étape ; lui donner les moyens de se développer en est une autre.
En réunissant les quatorze régions autour d’un patrimoine partagé, Saint-Louis a en tout cas envoyé un signal fort. Le Ceebu Jën n’est pas seulement un symbole de convivialité ou une fierté nationale. Il peut aussi devenir le point de départ d’une réflexion plus large sur la place des productions locales, le rôle des femmes dans l’économie et la manière dont les territoires peuvent tirer parti de leurs propres ressources.
La première édition du Festival du Ceebu Jën s’achève donc sur des motifs de satisfaction, mais aussi sur des attentes. Celles des participantes qui espèrent voir leurs compétences davantage reconnues, celles des acteurs locaux qui souhaitent faire connaître leurs produits et celles d’un territoire qui entend valoriser son patrimoine autrement que par le discours.
À Saint-Louis, le goût du Ceebu Jën a ainsi rassemblé bien plus que des passionnés de cuisine. Il a rapproché des territoires, mis en lumière des talents et ouvert une discussion sur les possibilités qu’offre un patrimoine vivant lorsqu’il est porté par celles et ceux qui le connaissent et le transmettent. Le défi, désormais, sera de faire durer cette dynamique afin que la fête ne reste pas un beau souvenir, mais devienne un véritable outil de développement.
Malick Sakho