Alors que la filière rizicole traverse l'une des crises de commercialisation les plus aiguës de son histoire récente, le débat public s'enferme dans l'affrontement entre riz importé et riz local. L'urgence est pourtant ailleurs : dans les dizaines de milliards de francs CFA de stocks invendus qui, faute d'un mécanisme pourtant déjà inscrit dans notre droit, demeurent une richesse morte au lieu de devenir un levier de financement.
Dans les magasins de la vallée du fleuve Sénégal — à Dagana, à Ross-Béthio, à Saint-Louis — dorment aujourd'hui des centaines de milliers de tonnes de riz. Du paddy, du riz blanc, produits par des femmes et des hommes qui ont répondu à l'appel national à la souveraineté alimentaire. Selon les estimations avancées par l'interprofession, la valeur de ces stocks invendus dépasserait 150 milliards de francs CFA. Et pourtant, les producteurs qui les détiennent ne peuvent ni rembourser leurs crédits de campagne, ni préparer l'hivernage qui vient. Ils possèdent une fortune, et ils sont sans liquidités.
Ce paradoxe — une richesse réelle mais inerte — est le vrai visage de la crise actuelle. On la présente volontiers comme une crise de surproduction, ou comme la conséquence d'importations trop généreuses. Ces facteurs existent, et méritent un débat de fond. Mais ils relèvent du temps long. L'incendie qui brûle aujourd'hui est d'une autre nature : c'est une crise de trésorerie. Le riz est produit, il est de qualité, il a une valeur marchande — mais il ne se transforme pas assez vite en argent pour faire vivre ceux qui l'ont cultivé. Et lorsqu'un producteur ne peut pas rembourser, c'est toute la chaîne du crédit agricole qui se grippe, compromettant la campagne suivante avant même qu'elle ne commence.
Un instrument que nous possédons déjà
Face à cette mécanique, la tentation est grande de réclamer toujours plus de subventions ou l'arrêt pur et simple des importations. Ces réponses ont leur place, mais elles sont coûteuses pour le budget de l'État, lentes à produire leurs effets, et parfois contradictoires avec l'objectif de contenir le prix payé par le consommateur. Or il existe un levier plus rapide, plus économe, et curieusement absent du débat : le Système de Récépissé d'Entrepôt.
Le Sénégal s'est doté de cet outil par la loi de juillet 2017, complétée par son décret d'application de 2020. Le principe en est d'une élégante simplicité. Un producteur ou un transformateur dépose sa récolte dans un entrepôt agréé, dont un régulateur garantit qu'il répond aux normes et que le stock déclaré existe réellement. En échange, il reçoit un récépissé : un titre de propriété négociable, portant sur une quantité et une qualité certifiées. Ce titre, il peut le porter à une banque comme garantie, et obtenir immédiatement un crédit. Sa récolte, au lieu d'être bradée dans l'urgence à un intermédiaire qui dicte sa loi, devient une clé d'accès au financement.
Autrement dit : le stock cesse d'être un fardeau qui dort pour devenir un actif qui travaille. Le producteur choisit à qui vendre et quand vendre, pour obtenir un prix rémunérateur, tout en disposant de la trésorerie dont il a besoin dès maintenant. Dans un pays où l'immense majorité des demandes de crédit agricole est refusée faute de garanties, ce dispositif crée une garantie là où il n'y en avait pas — à partir d'un bien que le paysan possède déjà. La presse spécialisée l'a justement qualifié de « mine d'or méconnue ». Il est temps de l'exploiter.
Une lucidité nécessaire
Il serait malhonnête de présenter le récépissé d'entrepôt comme une formule magique. Un principe doit être rappelé avec force : le récépissé finance le stock, il ne le vend pas. Il apporte de la liquidité, il ne crée pas le débouché. Adosser un crédit à une marchandise qui demeure invendable à l'échéance ne ferait que reporter le défaut de quelques mois, en le transférant du producteur à la banque — et découragerait durablement les établissements financiers d'accompagner notre agriculture.
C'est pourquoi ce mécanisme n'a de sens que s'il est articulé à un débouché garanti. Trois piliers doivent tenir ensemble : la liquidité, apportée par le financement sur récépissé ; la garantie, qui rend le risque acceptable pour le prêteur ; et l'écoulement, assuré par l'application effective des engagements déjà pris — le conditionnement réel des autorisations d'importer à l'achat de riz local, et l'orientation ferme de la commande publique, celle de nos hôpitaux, de nos casernes, de nos universités, vers la production nationale. Sans ce troisième pilier, les deux premiers s'effondrent.
Au-delà du riz, une culture de la souveraineté
Ce que le riz révèle aujourd'hui, d'autres filières le vivront demain. Chaque fois qu'une récolte abondante rencontre l'absence d'un mécanisme de conservation et de financement, la même scène se rejoue : le producteur, faute de pouvoir attendre, brade le fruit de son travail. L'anacarde, avec sa saisonnalité marquée et son fort potentiel de transformation, notamment en Casamance, en est l'illustration la plus proche. La logistique post-récolte et le financement sur stock ne sont pas des raffinements techniques : ils sont la condition pour que la souveraineté alimentaire, inscrite au cœur de la Vision Sénégal 2050, ne demeure pas un slogan.
Produire ne suffit pas. Une nation véritablement souveraine sur sa table est une nation capable non seulement de cultiver, mais aussi de conserver, de financer et de commercialiser ce qu'elle produit, sans que ses paysans soient contraints de vendre à perte. Nous avons voté les lois. Nous avons créé les institutions. Il nous reste à les faire vivre — vite, car dans les entrepôts de la vallée, le temps ne joue pas en faveur de ceux qui nous nourrissent.
Driss Junior DIALLO
Consultant en gouvernance publique et finance du développement. Il a été le premier Directeur général de l'Organe de Régulation du Système de Récépissé d'Entrepôt du Sénégal (ORSRE).