ENQUÊTE Le limogeage de Pape Thiaw et son staff, électrochoc nécessaire ou sacrifice politique ? (Par Aly Saleh)

12 - Juillet - 2026

L’onde de choc secoue encore le football sénégalais. Par un communiqué officiel, la Fédération Sénégalaise de Football (FSF) a mis fin aux fonctions du sélectionneur national Pape Thiaw et de l’ensemble de son staff technique. Propulsé sur le banc des Lions de la Teranga pour assurer la lourde transition de l'après-Aliou Cissé, le technicien local n’aura pas survécu à la campagne de la Coupe du monde, jugée insuffisante par les instances fédérales.

Et pourtant, derrière le verdict implacable des résultats immédiats, ce limogeage soulève de lourdes interrogations sur les coulisses de la gestion administrative et managériale de la sélection. S’agit-il d’une sanction sportive purement logique, ou Pape Thiaw a-t-il été transformé en fusible idéal pour masquer les fissures d’un système fédéral en crise ? Pour comprendre les dessous de ce séisme, nous avons confronté les regards de deux observateurs privilégiés : Thierno Dramé, journaliste sportif à la RTS, et Mbaye Jacques Diop, ancien conseiller en communication du Ministère des Sports et membre actif du Club des experts sportifs sénégalais. Plongée au cœur d’une transition mal maîtrisée.

L'onde de choc d’une décision attendue, le poids des chiffres face au verdict du terrain

Dans le microcosme du football sénégalais, le couperet est tombé sans surprise. Pour Thierno Dramé (RTS), l'issue était devenue inéluctable : "les résultats sportifs de cette Coupe du monde ont fait qu'effectivement Pape Thiaw était sur la sellette. Sur le plan sportif, c'est totalement justifié". Un constat partagé par l'ancien conseiller du Ministère, Mbaye Jacques Diop, qui estime que dans le football, "il n'y a pas d’état d’âme". Pour lui, "au-delà des résultats, la FSF et le public ne se reconnaissaient plus dans le projet de jeu", pointant un manque d’identité claire, des failles dans la gestion du groupe et une mauvaise communication.

Pourtant, le paradoxe réside dans la froideur des statistiques de Pape Thiaw, qui affiche un bilan honorable de 20 victoires en 29 matchs et un trophée continental. Si le journaliste de la RTS rappelle avec justesse qu’au moment de sa prise de fonction, la qualification des Lions était loin d’être acquise, Mbaye Jacques Diop reste pragmatique : "le sélectionneur est jugé sur les résultats. Quand la dynamique n’y est plus, l’équipe tourne au ralentis, la FSF doit trancher pour relancer".

Démission ou limogeage : Le dilemme de la dignité face au piège contractuel

Pape Thiaw aurait-il dû devancer la fédération en démissionnant ? Thierno Dramé défendait le droit du coach à s'accrocher s'il pensait pouvoir redresser la barre, mais il lève surtout le voile sur une anomalie majeure : "la plus grande injustice qu'on a fait subir à Pape Thiaw, c'est d'avoir remporté la CAN et de devoir participer à la Coupe du monde sans contrat". Pour le journaliste, cette précarité administrative est l'une des causes de la débâcle. Interpellé sur ce flou, Mbaye Jacques Diop concède que cette situation "fait désordre" et prouve que "l’urgence et l’à-peu-près priment sur la rigueur administrative" en raison du laxisme entre la FSF et le Ministère. Cependant, sur la forme, l'ancien conseiller estime que Pape Thiaw aurait dû partir de lui-même : "c'est une question de dignité. Partir avant qu’on te pousse, c’est sortir la tête haute. Tu protèges ta légende. Dans le football moderne, la suite logique ne devrait-elle pas être que le sélectionneur, sentant la fin de cycle, rende lui-même le tablier ?" , cite-t-il en exemple les départs de Southgate ou Löw en Europe.

Pape Thiaw, fusible idéal d'une gouvernance défaillante ?

C’est le cœur du débat : le coach est-il l'arbre qui cache la forêt ? Pour Thierno Dramé, la FSF s'est défaussée: "c'est une décision que la Fédération a prise pour en faire son bouc émissaire. Elle a une grande part de responsabilité et elle aurait dû s'assumer en démissionnant simplement".
Mbaye Jacques Diop valide totalement cette analyse systémique et utilise la même métaphore forestière : "On vire le coach, mais on ne change pas le système. Couper l’arbuste ne règle pas le problème de la forêt. Dans 6 mois, on aura le même débat avec un autre coach. Nous avons un système défaillant qui broie nos coachs, nos joueurs et nos ambitions".
L'expert institutionnel prévient que tant qu’on ne s’attaquera pas à la racine du mal et à la gouvernance, les résultats stagneront.
En actant le départ de Pape Thiaw et de son staff, la Fédération Sénégalaise de Football a choisi la méthode radicale pour clore un chapitre tumultueux. Mais les révélations de Thierno Dramé sur l'absence de contrat formel et le réquisitoire de Mbaye Jacques Diop contre un système " à bout de souffle" prouvent que le problème dépasse largement le cadre du rectangle vert.
Le Sénégal est à la croisée des chemins. Les Sénégalais attendent désormais le bilan complet de cette campagne qualifiée de "catastrophique à tous les niveaux" par Mbaye Jacques Diop. La FSF a limogé, reste à savoir si elle osera enfin réformer.

Aly Saleh

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