Consultante en direction artistique et PDG de Kumbati, Saran Cissoko s'est fait entendre en août sur la précarité des légendes de la musique africaine, dans le sillage de l'affaire Maciré Sylla. Tout est parti des douze albums de sa mère, la chanteuse Sayon Camara, dont elle a repris le catalogue en main. Portrait d'une spécialiste des droits d'auteur qui veut que la gloire cesse de finir dans le dénuement.
Elle a commencé par douze albums. Ceux de sa mère, la chanteuse Sayon Camara, dont Saran Cissoko se lance à récupérer le catalogue. Il n'existe pas de mode d'emploi pour remonter la trace d'une chanson. Il faut retrouver les contrats, identifier qui exploite quoi, comprendre où va l'argent et pourquoi il n'arrive pas. Elle apprend sur le tas, sur un terrain où les archives dorment et où les interlocuteurs d'hier ont disparu. De cette épreuve familiale naît une vocation : aider d'autres artistes à saisir leurs droits, à lire leurs revenus, à piloter leur carrière.
Aujourd'hui, depuis Dakar, elle est consultante en direction artistique, spécialiste de la gestion des droits et des revenus des artistes, et PDG de Kumbati. En août 2026, l'affaire Maciré Sylla rouvre une plaie que l'Afrique de l'Ouest connaît trop bien, celle des voix célèbres qui finissent sans ressources. De Seneweb au Soleil, du Quotidien à Teranga Times, de Senegal7 à Kirinapost, puis dans les pages de New African, la presse lui tend le micro. Elle s'en sert pour expliquer. Le paradoxe est cruel, dit-elle : des décennies de scènes enflammées, des tubes fredonnés par des générations, et au bout, le vide.
Elle en décrit la mécanique avec la précision de quelqu'un qui a les mains dans les dossiers. Des adresses qui ne répondent plus. Des contrats égarés. Des entreprises rebaptisées ou disparues. Des distributeurs qui cessent d'envoyer leurs relevés. Des paiements interrompus pour des « problèmes techniques » que personne ne règle jamais. Des contrats rédigés dans une langue si compliquée que l'artiste, souvent seul et débutant, n'en mesure la portée que des années plus tard. Recouvrer après coup demande bien plus d'efforts que de surveiller dès le premier jour. Elle a aussi des chiffres pour donner l'échelle. Selon le rapport 2025 de la CISAC, qu'elle cite, 13,97 milliards d'euros ont été reversés aux créateurs dans le monde en 2024, en hausse de 14,2 %. L'Afrique en a reçu 90 millions, moins de un pour cent du total.
Le continent chante beaucoup, il encaisse peu. Pour autant, elle refuse d'en faire un problème de vieux artistes. La nouvelle génération cumule vues, streams et concerts à guichets fermés, et touche très peu de ce que sa musique génère. Le succès d'écoute et le succès économique, rappelle-t-elle, sont deux choses distinctes. D'un côté, des catalogues anciens mal suivis. De l'autre, des titres viraux dont les métadonnées n'ont jamais été correctement renseignées. Deux générations, la même fuite. Elle ne ménage personne, pas même les artistes. Un contrat signé puis oublié, une chanson mise en ligne sans les bonnes informations, un manager remplacé sans transmission des accès, des relevés que nul ne réclame : chacun porte sa part de responsabilité. La solidarité, précieuse dans l'urgence, ne remplace pas une vraie protection juridique et financière. Se renseigner sur ses droits, avec l'appui de professionnels compétents, a cessé d'être une option. Sa réponse est collective : bâtir « une chaîne transparente et accessible » où artistes, managers, producteurs, distributeurs, sociétés de gestion collective, juristes et pouvoirs publics rendent enfin des comptes.
L'OMPI accompagne déjà plusieurs institutions africaines dans cette voie, rappelle-t-elle. Son chantier du moment porte sur les catalogues de plusieurs artistes africains connus, un travail de fourmi qui ressemble à celui des douze albums de Sayon Camara. Ceux-là lui ont appris qu'une chanson ne s'arrête pas au dernier accord. Elle continue de circuler, de rapporter ou de se perdre. Saran Cissoko a choisi de la suivre jusqu'au bout.
Malick Sakho