Le Sénégal vient de conclure avec le Fonds monétaire international un « accord au niveau des services » sur un programme de 2,2 milliards de dollars (environ 1 243 milliards de FCFA) pour la période 2026‑2029. Officiellement, il s’agit de « soutenir les réformes » et de « rétablir la santé financière » d’un pays dont la dette avoisinerait **132% du PIB. Mais derrière les formules techniques, c’est bien la question de notre **souveraineté qui est posée.
1. De la « rupture souverainiste » au retour sous tutelle : où est la cohérence ?
Il y a encore peu, certains responsables affirmaient que le Sénégal « n’avait pas besoin du FMI » et que le pays n’attendait plus rien de personne. Aujourd’hui, le même pouvoir signe un programme triennal très conditionné, dont les grandes orientations sont dictées par Washington et dont l’exécution sera scrutée, trimestre après trimestre, par les services du Fonds.
On ne peut pas tenir un discours de rupture, brandir l’étendard de la souveraineté, puis accepter un cadre où chaque décaissement dépend du respect de critères externes. Soit la souveraineté est un principe, soit elle est un slogan de campagne. Le peuple sénégalais est en droit d’exiger une explication claire : qu’est‑ce qui a changé, et pourquoi ce revirement ?
2. Dette « mal déclarée » : qui paie le prix de l’opacité ?
Cet accord intervient après la révélation de milliards de dollars de dettes « mal déclarées », héritées de pratiques opaques que le nouveau pouvoir avait dénoncées. Mais c’est bien le gouvernement actuel qui négocie et signe : il assume donc la ‘responsabilité politique’ de la gestion de cette crise.
La question est simple :
- Pourquoi des engagements aussi lourds ont‑ils pu être contractés sans transparence ?
- Quelles sanctions pour les responsables de ces dérives ?
- Quel mécanisme concret pour que plus jamais une dette « cachée » ne mette en péril l’avenir du pays ?
Si le FMI impose un cadre de rigueur, c’est en partie parce que la confiance a été brisée par des choix nationaux. La souveraineté commence par la vérité budgétaire et la responsabilité des dirigeants.
3. 36 mois de politiques sous surveillance : quel espace pour le choix national ?
Un programme FEC de 36 mois, ce n’est pas un simple prêt. C’est un cadre de politiques économiques qui orientera les lois de finances, les dépenses publiques, la fiscalité, les subventions, les investissements. Chaque déviation majeure pourra entraîner un gel des décaissements, donc un blocage de projets, un ralentissement de l’économie, un impact direct sur l’emploi et le pouvoir d’achat.
Dans ce contexte, la vraie question n’est pas « faut‑il ou non du FMI ? », mais :
- Quelles marges de manœuvre restent‑il au Sénégal pour définir ses propres priorités ?
- Qui décidera, in fine, entre les besoins des Sénégalais et les critères de Washington ?
Un État souverain doit pouvoir choisir ses réformes, pas les subir sous la menace d’une suspension de financement.
4. Ajustement social : qui va vraiment payer ?
Les documents du FMI évoquent des mesures de « rationalisation des dépenses », une « stratégie de recettes à moyen terme » et la nécessité de « restaurer la soutenabilité de la dette ». Dans la pratique, cela se traduit souvent par :
- des coupes ou des reports dans les dépenses publiques,
- de nouvelles pressions fiscales,
- une réduction des marges de manœuvre pour les politiques sociales.
Le gouvernement parle de « protéger les plus vulnérables » via des filets sociaux. Mais l’histoire récente, en Afrique comme ailleurs, montre que ce sont presque toujours les mêmes couches populaires qui supportent l’essentiel de l’ajustement, tandis que les grandes exonérations et les rentes protégées demeurent.
La souveraineté, c’est aussi la capacité d’un peuple à dire : non à un ajustement injuste. Non à un programme où les banques et certains créanciers sont protégés, tandis que les ménages voient leur pouvoir d’achat se dégrader.
5. Notre exigence : transparence totale, débat national, garde‑fous populaires
En tant que force d’opposition et de proposition, nous ne sommes pas contre le dialogue avec les partenaires internationaux. Nous sommes contre l’opacité, contre **la soumission, contre **les programmes signés dans le dos du peuple.
Nos exigences sont claires :
1. Publication intégrale et immédiate de tous les documents liés à cet accord : memorandum, lettres de politique, scénarios de viabilité de la dette, termes de la restructuration, engagements précis pris vis‑à‑vis du FMI et des créanciers.
2. Débat parlementaire solennel et vote explicite à l’Assemblée nationale, avec auditions publiques du Ministère de l’Économie, de la Banque centrale, de la Cour des comptes et de la société civile.
3. Rapport spécial de la Cour des comptes sur la dette « mal déclarée » et sur les nouvelles dettes contractées dans le cadre de ce programme, avec calendrier de publication et suites judiciaires si nécessaire.
4. Garantie d’un bouclier social contraignant : plancher de dépenses sociales, protection des services essentiels (santé, éducation, alimentation), mécanisme de suivi indépendant associant syndicats, OSC et experts nationaux.
5. Stratégie de sortie claire : comment le Sénégal compte‑t‑il réduire sa dépendance au FMI et aux financements extérieurs, renforcer ses ressources propres et retrouver une trajectoire réellement souveraine ?
6. Souveraineté n’est pas isolement : c’est la capacité de choisir
Être souverain, ce n’est pas refuser tout partenariat. C’est négocier d’égal à égal, en protégeant l’intérêt national. C’est dire : « Nous acceptons la discipline, mais pas la tutelle. Nous acceptons l’effort, mais pas l’injustice. Nous acceptons la vérité, mais pas l’impunité. »
Le peuple sénégalais n’a pas besoin de discours technocratiques pour comprendre l’enjeu. Il sait que chaque milliard emprunté aujourd’hui, c’est une partie de son avenir qui est engagée pour demain. Il sait que chaque réforme imposée sous la pression d’un créancier, c’est une part de sa souveraineté qui s’efface.
Notre combat est simple :
- Pas de programme secret.
- Pas d’ajustement injuste.
- Pas de souveraineté bradée.
Le Sénégal mérite mieux qu’un rôle de débiteur docile. Il mérite d’être un État libre, qui assume ses erreurs, qui rend des comptes à son peuple, et qui négocie avec le monde à partir de ses propres priorités.
*Souveraineté ou soumission : le choix appartient aux Sénégalais. *
Dr Mouhamed Ben DIOP
Président Parti Pass-Pass