En 1907, le scientifique britannique Francis Galton publie une étude consacrée à un concours où des centaines de personnes avaient estimé le poids d’un bœuf. Chacun avait proposé son estimation indépendamment des autres. En regroupant les réponses, Galton constate que leur valeur médiane est remarquablement proche du poids réel : environ 547 kg estimés, contre 543 kg en réalité.
La leçon essentielle est celle de la diversité des jugements. Lorsque chacun peut se forger librement sa propre opinion, la mise en commun des estimations peut produire un résultat plus juste que bien des appréciations individuelles. Les erreurs des uns peuvent être compensées par les intuitions des autres. Nos imperfections individuelles ne disparaissent pas, mais elles peuvent contribuer à une meilleure appréciation collective. Encore faut-il que chacun puisse exercer son jugement librement et que les opinions puissent se confronter.
Les moyens de cette sagesse collective trouvent un écho dans nos traditions de palabre, de consultation et de délibération. La parole échangée, l’expérience partagée et la confrontation des idées sont des ressources de notre organisation sociale. Mais la diversité ne suffit pas : encore faut-il lui laisser toute sa place. C’est en écoutant les autres, en confrontant nos points de vue et en acceptant de remettre en question nos propres certitudes que nous pouvons corriger nos erreurs. Notre diversité est une richesse à cultiver.
Cette liberté doit également vivre au sein de nos partis politiques. Nous n’avons pas tous la même expérience, la même sensibilité ni la même lecture des problèmes du pays. C’est précisément ce qui devrait nourrir le débat militant. Lorsqu’un responsable peut être questionné et qu’un militant peut exprimer un désaccord sans être soupçonné de déloyauté, le parti dispose de davantage de moyens pour examiner ses choix et corriger ses erreurs. À l’inverse, lorsque tout le monde doit penser de la même manière, les erreurs d’un seul peuvent devenir celles de toute l’organisation. Nos partis gagneraient à faire davantage de place au pluralisme interne et à la liberté d’expression.
À l’Assemblée nationale, cette liberté de jugement est tout aussi nécessaire. Nos députés représentent la Nation, votent les lois et contrôlent l’action du gouvernement. Leur appartenance politique ne devrait pas les empêcher d’examiner un texte avec discernement, de défendre une réserve ou de proposer une autre solution.
Nous avons besoin de députés capables de penser par eux-mêmes, pas de représentants réduits à répéter des consignes.
La confrontation des arguments permet de déceler les failles d’un projet, d’en améliorer les dispositions et d’éviter que les limites d’un seul groupe ne s’imposent à toute la représentation nationale.
Dans notre administration, la même logique commande de préserver la compétence, l’expérience et la liberté professionnelle des agents publics. Une décision peut comporter des erreurs ; encore faut-il que ceux qui les constatent puissent les signaler et que leur expertise soit prise en compte. Lorsque les changements de pouvoir entraînent le remplacement des compétences par les fidélités partisanes, l’État se prive de sa propre capacité à apprendre et à se corriger.
Nous avons besoin d’une administration professionnelle, impartiale et stable, où les nominations reposent sur la compétence et où chacun peut contribuer à l’amélioration de l’action publique.
L’alternance doit changer les orientations politiques, pas détruire les capacités de l’État.
Dans le monde de l’entreprise et des professions, enfin, le progrès naît aussi de la confrontation des expériences, des méthodes et des idées. Une entreprise qui sait écouter ses travailleurs, tirer les leçons de ses échecs et remettre en question ses habitudes se donne davantage de chances d’innover. À l’échelle du pays, nous devons créer un environnement où les entreprises peuvent se développer, où la concurrence est équitable et où l’accès aux marchés ne dépend pas des proximités politiques.
En permettant aux compétences de s’exprimer et aux initiatives de se confronter, nous donnons à notre économie de meilleures chances de construire des activités solides et durables, au-delà des alternances.
Au fond, la liberté de penser et la continuité ne sont pas des abstractions. Elles déterminent ce que nous sommes capables de construire ensemble et de transmettre aux générations futures.
Yakk moo gëna gaaw defar.
Yakk moo gëna yomb defar.
Kumpa mingi tol ni ñay waaye mën na doon tus walla mu jur betel.
Pr Falilou COUNDOUL, Universitaire, acteur politique et responsable du Think Tank Pragmatisme Social-Démocrate
https://www.facebook.com/share/p/1FNiEMJv2Y/