Il y a des hommes dont la disparition ne marque pas une fin, mais une présence autrement plus forte. Chérif Ousseynou Laye, rappelé à Dieu le 1er juillet 2009, est de ceux-là. Dix Sept ans après, son nom circule toujours dans les maisons, les dahiras, les salles de prière et les cœurs de la diaspora layène, comme une voix familière que le temps n’a pas réussi à faire taire.
Surnommé affectueusement « le docteur de la jeunesse », il n’a jamais porté de blouse blanche, mais il savait diagnostiquer les blessures invisibles de l’exil : la perte de repères, la solitude, le doute, la tentation du reniement. À chacun de ses déplacements hors du Sénégal, il voyageait avec une seule richesse dans sa besace : le message de son grand-père, Seydina Issa Rouhou Laye, Mahdi et guide spirituel de la confrérie layène. Chérif Ousseynou Laye n’était pas un marabout sédentaire. Il était un homme de mouvement. Dès les années 1980 et jusqu’à son rappel à Dieu, il sillonne inlassablement la diaspora : France, Italie, Espagne, États-Unis… Partout où des Layènes vivaient loin de Yoff, il se rendait, souvent sans tapage, parfois dans la discrétion la plus totale. Ces tournées n’avaient rien de cérémoniel au sens classique. Il ne venait pas seulement prêcher ; il venait écouter. Écouter les jeunes confrontés aux désillusions de l’immigration, les parents inquiets pour l’avenir de leurs enfants, les étudiants tiraillés entre modernité et fidélité spirituelle. Dans de modestes salles, des appartements, des foyers de travailleurs ou des mosquées de quartier, il recréait un bout de Yoff, un espace de respiration spirituelle. Ce qui frappait dans ses interventions auprès de la diaspora, c’était sa méthode. Chérif Ousseynou Laye ne cherchait ni à imposer, ni à effrayer. Il rappelait inlassablement que la voie layène est d’abord une voie de conscience. « Être Layène n’est pas une identité figée, c’est une philosophie », répétait-il souvent à ces jeunes nés ou grandis en Europe et en Amérique. Il leur parlait dans un langage simple, accessible, parfois teinté d’humour. Il leur disait qu’ils pouvaient vivre dans Harlem, à Paris ou à Milan, sans renoncer à leur foi. Il leur demandait peu, mais l’essentiel : garder Allah présent dans leur quotidien. « Habillez-vous comme vous voulez, marchez comme vous voulez, mais gardez toujours le chapelet dans votre poche », disait-il, non comme une injonction, mais comme un rappel intime. Par ses tournées régulières, Chérif Ousseynou Laye a joué un rôle fondamental : il a empêché la rupture. Rupture entre la diaspora et la confrérie mère, rupture entre la jeunesse et la spiritualité, rupture entre tradition et modernité. Là où certains voyaient la diaspora comme une périphérie, lui la considérait comme une extension naturelle de la communauté layène. Ses conférences annuelles étaient devenues des rendez-vous attendus. On venait de loin pour l’écouter, mais aussi pour le voir, lui serrer la main, lui parler quelques minutes. Ces moments suffisaient souvent à redonner confiance à des jeunes en perte de sens. Il leur rappelait que l’exil n’est pas une malédiction, mais une épreuve, et que la foi est un ancrage, non un frein. Bien avant que le sujet ne s’impose dans le débat public, Chérif Ousseynou Laye alertait déjà sur les dangers de l’immigration clandestine. En 2006, il fut l’un des premiers guides religieux sénégalais à tenir un discours clair et ferme contre les pirogues de la mort. Lui qui connaissait l’étranger pour l’avoir parcouru savait de quoi il parlait : « L’extérieur n’est pas un eldorado », disait-il, sans détour. Ce message, il l’adressait d’abord à la jeunesse de la diaspora, mais aussi à celle restée au pays. Il les exhortait à la dignité, au travail, à la persévérance, à la confiance en soi — valeurs résumées dans les mots wolof ngoor, joom, kersa. Pour lui, la foi layène devait produire des hommes et des femmes debout, responsables, utiles à la société où ils vivent. Aujourd’hui encore, dans les dahiras de la diaspora, son nom revient dans les prières, ses paroles sont citées, ses méthodes reproduites. Les structures de jeunes, les initiatives solidaires, les restaurants du cœur qu’il a inspirés témoignent de la profondeur de son action. Son héritage ne se lit pas dans des monuments, mais dans des comportements, des engagements, des consciences éveillées. Chérif Ousseynou Laye n’a jamais prétendu être autre chose qu’un serviteur du message de Seydina Issa Rouhou Laye. Mais par son humanité, sa proximité et son infatigable présence auprès de la diaspora, il est devenu bien plus : un repère, un père spirituel, un médecin des âmes en terre d’exil. Quinze ans après son rappel à Dieu, il continue de voyager. Non plus par avion, mais à travers la mémoire et la foi de ceux qu’il a touchés. Et tant que la diaspora layène transmettra ce message de paix, d’amour et de persévérance, Chérif Ousseynou Laye ne sera jamais vraiment parti.
Malick Sakho