Khadija Dieng, quand la musique devient une histoire de famille, de scène et de transmission

01 - Octobre - 2026

Il y a des vocations que l’on choisit. Et puis il y a celles qui arrivent dans une vie bien avant que l’on soit en âge de les nommer. Pour Khadija Dieng, la musique appartient à cette seconde histoire. Elle était déjà présente dans son enfance, installée dans le quotidien familial, portée par les instruments, les répétitions et les activités de son père, Safihou Dieng. Sergent chef et musicien principal des Forces armées, son père jouait au sein de l’ASFA Orchestra. La musique faisait donc partie de l’environnement dans lequel Khadija a grandi. Elle l’entendait, la regardait vivre autour d’elle, sans forcément savoir qu’elle finirait un jour par en faire son propre langage.

À quinze ans, elle prend place derrière un piano. Le choix de l’instrument va progressivement changer son rapport à la musique. Le piano devient son territoire d’expression, un endroit où elle peut chercher, essayer, écouter et surtout traduire ce qu’elle porte en elle. À ce moment-là, il n’est pas encore question de construire une carrière. Il y a simplement une jeune fille qui découvre qu’un instrument peut devenir une voix. Le chemin se fera ensuite par les rencontres et par le travail. Khadija accompagne Pape Niang, Korka Dieng, Chromatic Band et d’autres formations. Elle se produit au Sénégal et dans les pays voisins. Chaque expérience ajoute une pierre à son apprentissage. Elle découvre des artistes, des sensibilités et des univers musicaux différents. Elle apprend surtout que la scène ne laisse guère de place à l’improvisation lorsqu’il s’agit de travailler en groupe. Il faut écouter, comprendre, s’adapter, respecter la partition de l’autre et savoir trouver la sienne.

C’est dans cette pratique progressive que se construit la musicienne. Son parcours prend une autre dimension en 2018 lorsqu’elle rejoint Jigeen Ñi. Le nom signifie « les femmes » en wolof. Le projet, initié par le producteur Samba Diaité, donne naissance au premier orchestre exclusivement féminin du Sénégal. La démarche est singulière. Car si les femmes ont depuis longtemps occupé une place importante dans la musique sénégalaise, leur présence derrière certains instruments demeure beaucoup moins visible. Jigeen Ñi vient déplacer cette image. Cinq femmes réunies autour de la batterie, de la basse, des percussions, du chant et du piano décident de prendre collectivement possession de leur espace musical. Khadija Dieng y tient les claviers et assure la direction musicale. Le groupe ne se contente pas d’interpréter. Les musiciennes composent, écrivent leurs arrangements et construisent leur répertoire en allant chercher dans plusieurs univers.

Les rythmes du Sénégal côtoient la musique mandingue, le jazz, l’afrobeat, le reggae et le mbalax. Cette ouverture fait partie de leur démarche et donne à leur travail une identité nourrie à la fois par les racines et par les influences rencontrées au fil des parcours. En 2021, Jigeen Ñi sort son premier album. L’aventure prend ensuite une dimension internationale avec des déplacements en Europe et une résidence artistique en France. Pour Khadija, cette expérience collective représente une nouvelle école. Car diriger un orchestre ne consiste pas seulement à connaître la musique. Il faut apprendre à faire travailler ensemble des personnalités, des sensibilités et des façons différentes d’aborder une même œuvre. Il faut savoir écouter et décider. Donner une direction sans étouffer les autres. Trouver l’équilibre entre la rigueur nécessaire au travail musical et la liberté indispensable à la création.

C’est aussi ce que Jigeen Ñi lui apprend. La scène devient un espace où la solidarité n’est pas un mot mais une nécessité. Une musicienne doit pouvoir compter sur celles qui l’accompagnent. Une erreur se rattrape ensemble. Une idée musicale se construit à plusieurs. Un concert réussi est rarement l’œuvre d’une seule personne. Cette dimension collective transforme aussi son regard sur le métier. Mais si la scène occupe une place importante dans son parcours, Khadija Dieng ne souhaite pas garder la musique pour elle.

Très tôt, une autre dimension apparaît : celle de la transmission. Avec Dikh’Art Music School, qu’elle a fondée, elle choisit de partager ses connaissances avec des enfants et des adultes. Elle anime également des ateliers dans des écoles au Sénégal. Son ambition est simple dans son principe, mais importante dans sa portée : permettre à davantage de personnes d’avoir accès à la musique. Car tout le monde ne grandit pas dans une famille de musiciens. Tout le monde n’a pas un piano à proximité. Tout le monde ne rencontre pas spontanément un professeur ou un instrument. L’enseignement devient alors pour elle une manière de réduire cette distance. Certains ateliers prennent une dimension particulière lorsqu’ils sont menés auprès d’enfants en situation de handicap.

Dans ces rencontres, la musique n’est plus seulement une matière que l’on apprend. Elle devient un moyen de communiquer, de s’exprimer et parfois de trouver une autre façon d’occuper sa place. Cette relation avec les enfants donne un autre sens à son parcours. Ce que Khadija a reçu, elle cherche à son tour à le rendre accessible. La transmission concerne aussi les jeunes filles. Son propre parcours constitue, à cet égard, un exemple concret. Être pianiste, chanteuse, compositrice et directrice musicale dans un environnement où certains instruments ont longtemps été davantage associés aux hommes suppose de prendre sa place et de la défendre par le travail. Elle souhaite que d’autres jeunes filles puissent, elles aussi, se sentir légitimes derrière un instrument, dans un studio, sur une scène ou à la tête d’un projet musical.

Cette volonté de transmettre rejoint finalement l’histoire par laquelle tout a commencé. Khadija a reçu la musique de sa famille. Elle l’a ensuite confrontée à ses propres expériences, aux artistes rencontrés, aux scènes parcourues et aux différentes influences musicales croisées au fil de son parcours. Aujourd’hui, elle la transmet à son tour. Entre ces deux moments, il y a eu des années de travail. Et c’est peut-être ce qui caractérise le mieux son parcours. Rien ne semble avoir été construit dans la précipitation. Il n’y a pas seulement la lumière des scènes ou le prestige des projets. Il y a les heures d’apprentissage, les répétitions, les collaborations, les déplacements, les cours et les ateliers. Il y a surtout cette fidélité à un instrument découvert à quinze ans et devenu, avec le temps, beaucoup plus qu’un outil de travail.

À la musique s’ajoutent désormais la photographie et la vidéo artistique. Deux univers qui lui permettent d’explorer autrement la création et le regard. Après avoir appris à raconter avec les sons, elle s’intéresse aussi à ce que l’image peut dire. Son parcours dessine ainsi une artiste aux multiples facettes, mais dont le fil conducteur reste étonnamment constant. Créer. Jouer. Diriger. Apprendre. Transmettre. La musique, chez Khadija Dieng, est à la fois un héritage et une responsabilité. Un héritage parce qu’elle vient d’une famille où elle était déjà présente.

Une responsabilité parce qu’elle considère désormais qu’elle doit circuler, passer d’une génération à l’autre et rester accessible à ceux qui veulent la découvrir. Son père lui avait ouvert la porte. Elle a ensuite trouvé son propre chemin. Et aujourd’hui, à son tour, elle ouvre cette porte à d’autres. Peut-être qu’au détour d’un atelier, d’une répétition ou d’un concert, une jeune fille observe attentivement ses gestes derrière un clavier. Peut-être qu’elle ne sait pas encore ce qu’elle fera demain. Mais elle voit une femme prendre sa place dans la musique, créer, diriger et transmettre. Parfois, une vocation commence simplement par une image. Celle d’une femme derrière un piano.

Malick Sakho

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